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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/784

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Elle regarda le bout de la petite bottine de satin qui sortait de ses longues draperies.

— Je les aimais beaucoup aussi… Ils remplissaient ma vie… Mais je veux essayer de ne plus y penser… Je veux rompre tout à fait avec ma vie passée ; devenir comme tout le monde ici.

Archer rougit.

— Vous ne serez jamais comme tout le monde.

— Ne dites pas cela !… Si vous saviez combien j’ai horreur d’être différente !

Penchée en avant, le masque tragique, elle sembla perdue dans quelque rêverie lointaine.

— Je veux tout oublier, répéta-t-elle.

— Je sais ; Mr Low me l’a dit.

— Ah ?

— C’est pour cela que je suis venu…

Elle parut un peu surprise, mais sa figure s’éclaira :

— Ainsi, je puis vous parler de mon affaire, au lieu d’en parler à Mr Low ?… Ce sera tellement plus facile !

L’intonation de la jeune femme le toucha et il prit confiance. Il comprit qu’elle n’avait prétexté une conversation d’affaires que pour congédier Beaufort, et d’avoir fait congédier Beaufort était pour lui presqu’un triomphe.

— Je suis venu pour que nous en parlions, reprit-il.

La comtesse Olenska restait silencieuse, la tête appuyée sur un bras, le visage pâle, comme éteint par le rouge éclatant de sa robe. Archer fut touché de son expression pathétique, d’autant plus touchante que la jeune femme avait complètement perdu son air d’aisance et de domination.

« Maintenant, nous arrivons aux dures réalités, » pensa-t-il, éprouvant le même recul instinctif qu’il avait si souvent critiqué chez sa mère et chez ses contemporaines. Qu’il avait peu l’expérience de ces situations anormales ! Leur vocabulaire même était inusité pour lui et semblait n’appartenir qu’au roman ou au théâtre. Devant ce qui se préparait, il se sentait aussi gauche et embarrassé qu’un petit garçon.

Après un silence Mme Olenska s’écria brusquement :

— Je veux être libre !… Je veux que tout le passé soit effacé !

— Je comprends votre désir.

Le visage de la jeune femme s’anima :