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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/761

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« Ne jamais séparer le cas individuel des conditions générales qui l’ont rendu possible. » Si je crois exacte celle formule, ainsi nettement articulée par celui qui, de notre temps, a le plus et le mieux réfléchi sur l’art du roman, j’essaierai de prouver que, pour la Princesse de Clèves, il y a erreur d’attribution dans le choix de l’époque. Le roman de Mme de La Fayette est bien un roman historique, comme j’estime que le sont en effet tous les bons romans de mœurs et tous les bons romans d’analyse, mais c’est un roman historique, non du XIVe qui n’y est que dans ses apparences et son décor, mais bien du XVIIe siècle. Et d’ailleurs, les romanciers ne peignent réellement que leur temps. Comme dans le poème de Baudelaire où l’on entend la nuit qui marche, ils entendent, dans le tumulte des jours, le temps présent qui, seconde à seconde, tombe à l’abîme, mais au bord du gouffre demeurent les sentiments éternels.


III. — LES PERSONNAGES DU ROMAN.

L’argument de la Princesse de Clèves est dans toutes les mémoires. Il est d’ailleurs si simple qu’il se fixe de lui-même. Mlle de Chartres est à seize ans une jeune fille accomplie, blonde et blanche, élevée loin de la Cour par une mère intelligente et attentive. Cette mère, si délicate, ne craint pas, cependant, de « donner à sa fille un mari qu’elle ne peut aimer en lui donnant le prince de Clèves. » Non qu’il ne soit aimable, mais il porte en lui quelque chose d’inquiet qui ne s’accorde pas avec la clarté et l’équilibre de cette harmonieuse enfant. « Ma présence, lui dira-t-il, — car il se rend compte de l’effet qu’il produit et le doute où il est de lui-même lui ôte du moins toute vanité, — ma présence ne vous donne ni plaisir ni trouble. » Et, après le mariage, il conserve pour sa femme une passion violente qui ne lui permet pas de goûter son bonheur. C’est alors qu’aux fêtes données à la Cour à l’occasion du mariage du duc de Lorraine, la princesse de Clèves rencontre au bal M. de Nemours. Faisons ici quelques concessions à Mlle Valentine Poizat. Le portrait de M. de Nemours dans le roman de Mme de La Fayette est incontestablement inspiré de celui de Brantôme. Il suffit de comparer les deux textes.

Ce prince, écrit Mme de Lafayette, était un chef-d’œuvre de la nature ; ce qu’il avait de moins admirable, c’était d’être l’homme du monde le