Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/663

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


s’attarde parmi la société de ses contemporains, s’accoutume à eux, emprunte leurs coutumes, perd ce qui semblait sa « personnalité, » fait peu à peu son éducation. Cela consiste à bien vouloir et savoir adopter les préjugés d’une époque, les utiles, indispensables et charmants préjugés, qui sont de la besogne intellectuelle et morale accomplie avant nous et à notre intention par l’humanité antérieure. Elle a bien travaillé ; elle mérite qu’on la remercie : elle nous a gentiment épargné les périls de l’erreur et l’extrême fatigue de poser à chaque instant des questions d’espèce, comme disent avec emphase les imprudents, et les sages avec ennui.

Une petite que ne gênent pas les préjugés, c’est Ariane, jeune fille russe et l’héroïne d’un roman de M. Claude Anet, joli roman, du genre le plus vif, et qui a, tout comme le roman de M. Birabeau, ses moralités, mais ne les a qu’au bout du compte et après les avoir nonchalamment cherchées dans le divertissement le pire.

M. Claude Anel a visité le vaste monde. Plusieurs de ses ouvrages sont le récit de longs voyages très lointains, qui l’ont mené en Perse et dans le plus étrange pays du monde, la nouvelle Russie, anciennement démoralisée, plus récemment livrée à sa vieille folie. Le séjour qu’il a fait en Russie, depuis l’absurde et abominable révolution, lui a permis d’examiner les âmes de là-bas : et je crois que sa jeune fille russe est parfaitement russe. J’en dirais quasi autant de son roman, qui a de l’analogie avec les romans russes les meilleurs, — et qui même, dans les endroits où l’on remarque un peu de négligence, a l’air traduit d’un roman russe, — mais qui, dans les passages les mieux écrits et avec le plus de finesse, et les plus nombreux, est un habile et très ingénieux roman de chez nous, fait à la française, à l’exquise manière française du temps de Manon Lescaut.

Cette Ariane, qui étudie à l’Université, est plus intelligente que ses compagnes et en a beaucoup d’orgueil. Elle a l’orgueil le plus dangereux et qu’on pourrait appeler l’orgueil dialecticien. Sur tous les problèmes que vous posent, à l’examen, les professeurs et sur tous les problèmes que vous pose la vie à chaque instant, qu’il s’agisse de rêve ou de remuement, cette Ariane invente les solutions les plus capricieuses et la série des arguments qui donnent à l’extravagance l’autorité de la raison. Vous l’accuserez de n’avoir pas le sens commun ; mais vous ne réfuterez pas ses dialectiques autrement que par le vain mépris, qu’elle éconduit.

C’est un esprit merveilleusement dépravé par les idées. Elle réclame, pour les sens, le droit de se développer à leur aise. Quoi ! Ne