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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/598

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ombreuse d’un chemin, le pré penché où dorment les bestiaux, et sa molle ponte qui descend en lignes d’herbes sur les saillies de la falaise, et ce grave écran de frênes, dont les branches se découpent sur la mer et l’espace. Et plus bas, c’est le creux du ravin, et dans son cadre en triangle, sous des ramures, la calme image du port : une nappe close, dirait-on, où des barques, aile ouverte, glissent sous le ruban de maisons pâli par la distance.

De telles harmonies ont la perfection mesurée d’une musique ancienne. Rien d’excessif et rien de neuf. Sous la main du temps, tout ici s’est disposé de soi-même pour la paix de l’esprit et le plaisir des yeux. Tout a vieilli ensemble, et tout s’est accordé. Les choses sont à la proportion des humains, associées à eux par de longues habitudes. C’est tout leur monde familier que voient autour d’eux, dans ces allées, sur ces prés, les marins paysans des Plomarc’hs et de Ploaré. C’est tout ce qui a porté, enveloppé leur vie, et servi aussi celles de leurs pères. Au creux du ravin, dont le filet d’eau, le soir, élevé son murmure, voici le doué où les femmes, autour de la margelle usée, jacassent leur rude et deux breton, et, bras nus, coupent ce concert du claquement de dix battoirs. Voici les chaumières, où l’on nait, où l’on vit, comme il y a deux cents ans, — où sont nés ces enfants, qui dansent et chantent, autour d’un plus petit, une ronde de tous les temps. Auprès d’eux, rien non plus n’a changé, ni les auges de granit, seulement un peu rongées par l’âge, et de forme plus vague, ni les talus, ni les carrés de choux, — si bleus, si beaux, où roulent, aux nervures, des gouttes d’eau. Et si l’on approche de la falaise, si l’on se penche au-dessus des buissons et des roches, la petite grève est là, et les bateaux, portés par leurs béquilles, à l’abri pour l’hiver sur les vases où se promènent les mouettes ; — et les hommes sont encore à leurs chaudrons, où cuit le coaltar. Et de tous côtés, autour de nous, se croisent des chemins, les sentiers qu’ont tracés les pas des générations, ceux qui montent à Ploaré, à l’église, ceux qui descendent à la grève, ceux qui mènent aux chaumières, aux champs, aux lavoirs, à la ville. Et simplement, sous les troncs dépouillés des hêtres, sous les hauts arceaux solennels, les allées d’ombre verte où les amoureux s’en vont, comme toujours, errer par les soirs d’été.

Un monde harmonique à la vie d’un petit clan, — où se sont