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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/597

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chiffrés dont on peut rêver en se disant qu’en cette dernière année de Henri III, un pêcheur était là chez lui, sous ces mêmes poutres que je devine dans l’ombre, en me baissant sous le porche ; qu’une femme, sans doute, venait au-devant de lui, le soir, portant aussi un nouveau-né ; — qu’en telle année de Louis XV il en était de même, que dans le long intervalle, et puis jusqu’à notre temps, le flux mystérieux qui n’a laissé que ces deux traces a passé, répétant toujours les mêmes vies. Oui, tout a toujours été pareil : les mamans allaitantes, la marmaille en robes sonnettes, les filles rentrant du doué, et toutes les voix bretonnes échangeant dans le soir les Ya vad ! et les Kenavo

Quelques, pas de plus, et voici l’entrée du bois. Un bois ? Pas tout à fait. Ces lignes de grands hêtres, sur l’herbe, sont trop régulières ; on sent bien qu’ils furent disposés là par la main des hommes. On dirait un mail plutôt, un mail du XVIIe siècle, s’ils ne couvraient des pentes presque abruptes par en haut, s’étageant aussi jusqu’au plateau dont le clocher garde le bord. A côté des petites cités bretonnes, il y a toujours de tels rangs d’arbres, qu’on a mis là, jadis, pour leur tenir compagnie, comme les pauvres quinconces à côté des fermes et des chapelles solitaires.

Bel ordre qu’ont voulu les hommes d’autrefois ; graves alignements où se survit leur idée de la règle et de la beauté. Mais rien de rigoureux, nul parti pris de logique et de volonté, excluant, comme à Versailles, le hasard et la nature. Ces allées ne sont qu’à peu près droites ; çà et là elles s’interrompent largement, enveloppant des champs, un lavoir, un groupe de vieux toits veloutés de mousse et de chaume, un pré qui se bombe, doucement mamelonné d’ombres, où des vaches ruminent et semblent suivre, de leurs yeux vagues, un petit mouvement de voiles lointaines.

Tout ici fait penser à de beaux dessins bien concertés du XVIIIe siècle, quand le sentiment nouveau de la nature et de sa liberté se traduisait par des mains d’artistes formés à l’idée des lignes durables et de la composition. Ces troncs gris et lisses semblent tracés, ombrés à la mine de plomb ; ce feuillage bien dessiné, ces belles masses, de caractère si noble et général, s’arrangent comme dans une étude d’un Louis Moreau ou d’un Joseph Vernet. Et de même toutes les lignes, tous les motifs : de ce paysage : les masures de pierre disjointe, à l’orée