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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/595

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garde-fou que de longs filets tapissent, et les faisceaux de mâts, agrès, appuyés à l’escarpement. Et puis, s’en allant presque jusqu’au pied des Plomarc’hs, la succession des cales en épis, si hautes, si longues, à marée basse, les escaliers, les môles bordés de bateaux, de brunes ailes (en voici tout un rang collé au quai comme de grandes mouches sombres butinant là) ; et parmi des lueurs, tremblements d’eau, tout le fouillis de drisses, haubans, poulies, vergues, mâtures. Mille choses mille figures, mais qui s’ordonnent comme dans un tableau, — une grande fresque, plutôt, dont les plans espacés s’animent, nous présentent en scènes multiples et significatives les gestes, les travaux, la vie d’une certaine famille d’hommes.

On veut respirer cette vie. On descend sur le quai, sur la digue, sur le rude pavé des cales, que les sabots des générations ont disjoint, presque disloqué. Passent des équipages qui viennent de débarquer. Par double et triple file, le panier de deux cents sardines dans chaque main, ils se suivent, d’un pas lourd, lent, presque processionnel, dont j’entends le battement rythmique sur les dalles. La magnifique race ! — et d’un seul type comme leurs bateaux, tous à l’uniforme, tous rasés, les traits formes et stricts, un air de force libre et grave. Galoches ballantes, un rang de « collègues, » au repos, déjà, sur le parapet de la jetée, les regarde arriver. Beaucoup de coeffes. Elles se penchent au long du garde-fou, les femmes des marins, les « commises » des usiniers, parlant aux bateaux qui accostent, criant déjà leurs enchères pour la sardine. Va-et-vient de canots, là-dessous, où des mousses godillent. Sur un pont encombré, un panneau s’ouvre, découvrant un monceau de mot argent. On emplit les grands paniers de cette splendeur coulante, on les passe à terre, on les emporte. Il y a des bateaux emmêlés, bord à bord, où des hommes, campés à l’arrière, parmi tonneaux, cordages, lièges, écuelles, épluchures, font la soupe au poisson. Du couteau, ils taillent dans les grandes miches. La marmite fume. Ça sent la cotriade, et aussi la rogue, l’eau de cale, le goudron, le goémon. Plus loin, d’autres fumées : on voit des feux de bots qui flambent, là-bas, sur la petite grève du fond, des groupes qui remuent des bâtons dans des chaudrons. Ils font la tanne, brassent le cachou pour les filets, fondent le coaltar pour les carènes.