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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/589

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vêtement, et chaque uniforme peut régner sur cent lieues carrées.

C’est par-là, à Pluguflan ou Plonéïs, qu’on rencontre presque toujours quelque noce ou baptême. On est bien forcé de s’arrêter : ils vous barrent la route, mais en vous « bonjourant » si gentiment, en insistant pour vous faire entrer dans la danse. Une longue bande, où il y a souvent des vieux ; tout ce monde sautillant surplace, la main dans la main, à la musique d’une bombarde et d’un cornemuseux, plus souvent d’un simple crin-crin. Habits de gala aux rois et reines de la fête, fleurs d’or ou d’argent au velours des chapeaux masculins, aux corsages bien bombés ; gilets brodés, devantiaux de soie et de dentelle. La gavotte, — qui n’est pas du tout celle des salons français du XVIIIe siècle, mais une danse du pays, un des gestes propres de cette petite humanité locale, un geste venu des aïeux, indépendant, comme le costume, de nos habitudes et façons d’être. Toujours ce sentiment d’une civilisation à part, œuvre de la coutume et non pas de la mode, qui continue, suivant sa propre ligne historique, et s’attarde étrangement dans cette extrémité occidentale de notre France.

Fête naïve : les hommes ont des physionomies plus simples que celles de nos enfants, et rien ne s’y lit que l’animation présente. Des innocents, ces grands gars, joyeux de toute occasion de mettre leurs plus braves habits et danser. On dirait que la vie est sans poids ni soucis pour ces paysans de l’ancien monde. Quel bonheur de se trémousser près de l’église et de leurs morts, sur la route généralement boueuse, entre deux grains de pluie, au son d’un petit crin-crin qui semble plutôt fait pour faire sauteler des insectes ! Sancta simplicitas !

Après Plonéïs, la campagne se dépouille, s’allonge au nord de la route en ligne sévère et continue de plateau. Alors le ciel s’agrandit, et pour peu qu’on soit habitué au paysage breton, on sait bien que la mer est toute proche, et que l’on vient d’atteindre une de ses côtes. A la fin, par-delà ce plan de prés et de lande, un autre ruban apparaît, moins précis, bleui ou violacé par tout l’aérien de la distance. Un très lointain pays, qui ondule, se soulève en longues houles, jusqu’à la haute et noble vague où je reconnais le Menez-Hom : le plus haut lieu de l’extrême Bretagne, et dont Brest voit, derrière sa rade, le