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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/580

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Les humains ne s’en attristent pas. Chez eux aussi, comme dans le ciel, il y a encore des heures de fête. Beaucoup d’assemblées, de Pardons, en ces derniers beaux jours, à la Clarté, à la Treminou, à Pont-l’Abbé, à Tronoën ; et puis au pays glazic, où le chupen est bleu, du côté de Quimper et de Locronan. Et dans les villages que l’on traverse, toujours, çà et là, quelque fête, quelque bande heureuse, en train de sautiller en mesure dans la poussière ou la boue de la route.

On passe la rivière. Douceur, au premier matin, de ce bleu virginal entre les bois serrés de pins. Le soleil naissant les baigne de rayons neufs, et sous leurs cimes, dont s’exalte le vert de mousse, mille tiges rosées s’entrecroisent.

On s’en va lentement sur l’eau lustrée, au rythme espacé des grands avirons. Un long passage…

On débarque, et l’on retrouve le hameau de pêcheurs, à l’éveil de sa vie quotidienne. Et voici toutes les choses amicales : les bateaux noirs dans le creux du havre, sous l’ombre verte du feuillage, la courbe et la rude pierre du quai où des femmes, déjà, tricotent au pied des ramures, et la minuscule chapelle, et le pré en pente, et les châtaigniers centenaires où les hommes appuient toujours leurs agrès. Et quand, avec la carriole venue par le bac, on a tourné le dos à tout cela, on est hors de chez soi, hors du pays fermé dont on sait par cœur tous les traits, et qui ne ressemble à aucun autre. Et l’on entre dans le vaste monde, où les champs et les landes ne mènent qu’à des landes et des champs pareils. On peut regarder : le cocher, un petit maigre, à lèvres minces, en grand costume noir du pays de Fouesnant, ne sort de son silence que pour exciter sa bête ou siffloter un petit air triste, breton, toujours le même.

C’est d’abord la plus riche région du pays bigouden ; peut-être me semblerait-elle moins douce si je n’en avais souvent retrouvé les ombrages en revenant, les lèvres un peu brûlées de sel, du jaune désert de Penmarc’h. On longe de loin des morceaux de futaies, de profondes retraites où se cachent des fermes d’autrefois (porches gothiques, grand appareil de granit dans l’ombre verte des arbres patriarches). De la route on voit ces belles masses abritées qui commencent à se dorer magnifiquement. Et puis l’on entre dans les grands pins.

Tout cela, pendant la première lieue, c’est un seul domaine,