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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/47

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Voilà l’œuvre véritable de la Révolution, commencée du reste par l’ancien Régime que la Révolution n’a que continué, dont elle n’a que hâté l’œuvre, en telle sorte que les plus révolutionnaires des hommes sont ceux qui, en s’insurgeant contre cet état de choses, veulent remonter non seulement la cataracte révolutionnaire, mais le courant de l’histoire monarchique.

Songez de plus que nous ne sommes pas seuls, et Thiers est l’homme qui l’oublie le moins, et qui a le plus attentivement toujours raisonné sur l’histoire de son pays, en songeant à celle des autres. La Révolution a fait la centralisation française, comme nous venons de le voir, mais de plus elle l’a rendue nécessaire pour très longtemps, elle d’abord, l’Empire ensuite, en jetant toute l’Europe contre nous et en nous imposant la nécessité d’une cohésion extrême, laquelle n’est possible que par la centralisation des volontés assurant la concentration des résistances. Après la Révolution et l’Empire, la France est un camp au milieu de l’Europe, et un camp est forcé d’être centralisé, et l’on n’a jamais vu un camp libéral. C’est donc pour la France une fatalité extérieure autant et plus qu’une nécessité intime que l’extrême centralisation. La France ancienne était analogue, analogue seulement, mais sensiblement analogue à l’ancienne Allemagne. Et l’on sait si l’ancienne Allemagne, divisée, particulariste, était lourde et difficile à mettre en mouvement pour l’attaque et même pour la résistance. Ayant à combattre toute l’Europe, nous avons dû centraliser pour disposer de nos forces, comme plus tard, pour se garantir de nous, l’Allemagne a fait de même. C’est l’Europe qui nous a centralisés, c’est nous qui avons centralisé nos voisins, et, entre Européens, nous nous sommes imposé les uns aux autres à tour de rôle le bienfait de la centralisation.

Il n’y a rien à dire à cela, si ce n’est que tels sont les faits, lesquels nous pouvons regretter, non supprimer. Il y a de grandes apparences que ce n’est pas vers la liberté, ni vers les libertés, ni vers quoi que ce soit de libéral que l’Europe contemporaine se dirige. Qu’y faire ? Le savoir, et se conduire d’après cette constatation. Thiers, l’homme des faits interrogés tranquillement et examinés avec lucidité, le savait, et rédigeait son programme selon ces données, sans plus d’ambition.