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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/400

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Passe la petite cité blanche, le vieux nid de pêcheurs entre les deux espaces du ciel et de la mer. Passe le semis de bateaux endormis au pied des pauvres maisons, quelques-uns, l’aile ouverte encore. Passe la cale, passe la pointe, et soudain se démasque la ligne du large, toute la mer confuse sous la nuit montante. Quelle danse dans le chenal ! quel clapotis du jusant contre lèvent sous la tourelle rouge ! Alors il n’y a qu’à bien border l’écoute, et rentrer en tirant un long bord. Obliquement s’éloigne l’isthme dont nous suivions tout à l’heure le revers, et puis la pâle plage, l’arc immense qui se perd aux lointains bleutés de l’Est, du côté de notre rivière.


* * *

A l’avant du bateau, le marin qui n’a rien à faire s’est mis à monologuer. Il est assis sous le mat, le coude aux genoux, le menton au poing, la lueur qui vient du couchant éclaire tout son volontaire profil, son front droit, son sourcil froncé qui médite, la mèche blonde volant sous la visière bosselée de sa casquette. Il parle avec un feu sombre ; et j’écoute, car, peu à peu, c’est le fond de l’homme qui apparaît, la simple philosophie qu’il s’est faite, et qui lui vaut sa réputation de mécréant.

— De la misère : y en a sur cette côte-ci ! Des bateaux, des hommes perdus tous les hivers. Souvent que j’en ai ramassé des pauvres noyés : ça flotte par le milieu du corps, les pieds sous l’eau, la tête en bas. Faut l’habitude pour reconnaître ça. Je les amarre avec un bout de filin, et je les ramène à la traîne : c’est défendu de les prendre à bord. L’hiver dernier, j’en ai péché deux près d’un radeau qu’ils avaient fait avec le plancher du bateau. Les bras dans les bras : le père et le fils, des gens de l’Ile, perdus du côté des Glénans… Mais la mort de mer, il est pas dure : on souffre pas de la mort de mer. Ils ont perdu leur raison, ils sentent plus rien.

Et soudain dressé, debout contre le mât, puis penché vers moi, avec un accent intense :

— Les morts, qu’est-ce que vous croyez ? Les autres disent qu’il y a l’âme, — an ene, — et que ça revient, les morts. On dit qu’on les voit quelquefois dans le soir. Même, y en a, dans les fermes, à la Toussaint, qui laissent des choses à manger pour eux sur la table ! Des bêtises ! L’âme, c’est le dernier respire. Ceux qui perdent leur vie dans la mer, c’est ça qui remonte et