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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/395

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De l’autre côté de la passe, en face de l’ « Ile, » c’est Loctudy, où j’aime à débarquer pour une heure. Grand plaisir, toujours, quand on arrivé par le désert de la mer, de surprendre tout d’un coup la vie à part d’un petit pays breton, de retrouver tantôt la douceur de Pont-Aven, ses moulins, ses ombrages, ses filles en belles guimpes, tantôt les fastes de Concarneau, sous les poternes et parapets de la Cité-Close, ses femmes couronnées de bleu, la rumeur des quais à l’heure du poisson, les grands thonniers multicolores, — on dirait un vol de papillons tombés pêle-mêle dans les bassins : longues antennes, ailes pendantes, dont l’ocre, le rouge, le safran jettent la bariolure de leurs reflets.

Ici, c’est l’étrangeté du peuple bigouden, au tournant de la riche lagune et de la triste côte où traînent les fumées de la soude, c’est le peuple d’aspect mongol dont l’épais costume compose de si fortes et graves harmonies. Sur la cale, voici déjà les puissantes commères à tournures de marsouins ; elles s’affairent, à grande clameur, parmi filets, casiers, corbeilles, qui sentent le goémon. A coups d’enchères, elles se disputent le poisson que les hommes, sans mot dire, jettent sur les dalles ruisselantes. Duou gwennek… daou, pevar, eis real, la pièce ou la douzaine, la palpitante marée ! — les énormes congres, noirs comme le profond de l’eau marine, et qui semblent sa fluidité devenue vivante ; les beaux maquereaux striés de feu rose et bleu, les « vieilles, » dont s’éteignent, se ravivent les intenses couleurs, — rubis, opales, émeraudes ; — les dorades, de bronze, aux lunettes d’or (qu’on appelle en breton gros yeux : lagadeged) ; et les épineuses, monstrueuses araignées de mer, et les « dormeurs, » les grands tourteaux léthargiques derrière leurs formidables pinces.

Au long du quai, toujours quelque goélette anglaise, gardée par un ou deux marins silencieux, qui fument leur pipe à l’arrière. De haut, ils regardent ce petit tumulte, ou bien les pesants gars, en gilets étranges, qui chargent à bord les pommes de terre et plient sous les sacs.

On erre un peu dans la rue pour tout revoir et dire bonjour à tous : aux vieilles qui raccommodent des filets à l’entrée des logis, en petite mitre jaune de veuve, si maigres, aux yeux si