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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/390

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de l’ile, jaune d’un chardon que le vent de mer a brûlé. Dans cette nudité, deux choses attirent le regard : au bout de l’ile, le petit phare, géométrique et blanc ; et, au sommet du fauve monticule, une haute pierre debout, un menhir, comme un doigt levé vers le ciel. Deux témoins, dans cette solitude, de toutes les durées de l’homme, depuis le premier rêve de l’au-delà, jusqu’à la présente raison claire, jusqu’à la Science, dont le rayon, aussi, reste bref au bord des ténébreux infinis.


* * *

Ces longues courses en mer, c’est, chaque fois, un tête-à-tête de toute la journée avec un marin du pays. On finit par bien connaître quelques-uns de ces hommes dont le monde se limite à ce petit morceau de l’étendue liquide, et qui en savent chaque basse et chaque « caillou. »

Cette année, mon compagnon, c’est Miniou, le pilote, avec qui je suis sorti bien souvent les autres années.

Un rude marin, qui ne sait ni lire ni écrire, mais lier, et qu’on traite, au pays, de forte tête, car il a ses idées à lui, et a dit non à la religion. Malheureusement, buveur.

Cinquante-trois ans, mais leste et droit comme un jeune homme. Il est là, assis à la barre, dans sa posture habituelle qui fait penser à un oiseau de mer surveillant d’un rocher le large, la tête haute et tournant avec lenteur, pour porter au loin, à droite, à gauche, chaque regard, — ou bien immobile, rejetée en arrière, superbement posée sur leçon musculeux de bronze dont on voit saillir fortement la glotte. Tête noble, sous les blonds cheveux ondulants et la vieille casquette de pilote, et dont les traits coupés droits, le menton saillant disant l’énergie.

Du fond de l’orbite, sous une rude touffe de sourcils, ses prunelles bleu de mer, et dont la mer est le domaine, errent sur l’horizon. Et quand je lui parle, c’est très beau, le geste de ce clair regard planté subitement dans le mien. Seulement, l’an dernier, en sortant du débit, il s’est laissé choir du talus de la rive sur un rocher, et s’est abimé un œil dont la paupière inférieure pend, découvrant comme chez les vieux lions le dessous sanglant de l’orbite. Du lion, il a l’air de force simple, de courage, qui n’a jamais connu l’hésitation. Mais si l’on fait attention, une certaine délicatesse apparaît dans cette force, visible surtout au creux finement évidé de la mâchoire : un trait qui