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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/389

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Et que c’est beau, complet, naturellement adapté à sa fin, ce sombre bateau mené par de graves ouvriers de la mer ! Non pas, on le sent bien, une invention sortie, comme nos mécaniques, du cerveau de quelques hommes qui combinent, mais un très vieil outil de l’humanité, presque un organe de l’espèce, l’organe peu à peu développé de sa vie maritime, produit anonyme d’efforts, tâtonnements, poursuivis pendant des millénaires. Oui, cela tient de l’être vivant, de l’oiseau de mer dont l’homme est ici le frère, en chasse, lui aussi, sur cet élément qui est devenu le sien, y cherchant sa proie, dangereux à la faune qui peuple la profondeur, sous la surface lumineuse que nos yeux ne pénètrent pas.

Onze heures : Toute la flottille de Concarneau nous entoure : une centaine de chaloupes. La plupart ont amené leurs voiles. Cà et là un homme, à l’arrière, tandis que les autres nagent, laisse tomber, allonge, brasse à brasse, le bleu filet où va se mailler la sardine. Ou bien, à larges coups, il jette la rogue : exactement le geste du semeur. La sardine monte. On voit l’eau qui grésille.

Onze heures et demie : L’Ile, dont on ne percevait, au départ, que le point pâle du phare à sept milles de distance, se lève devant nous sur son socle de récifs. Ils grandissent, se détachent, commencent à nous entourer, toutes leurs pointes blanchies de fientes d’oiseaux. Quelle solitude ! — et vieille comme le globe. Ce petit monde, pénétré par la mer, séjour des bernaches et des cormorans, à trois lieues de la côte de France, c’est un paysage de l’époque secondaire. L’eau éternelle, les granits, et, seuls vivants visibles, sur une roche, ces noirs, fatidiques oiseaux qui ne bougent pas, leurs grandes ailes ouvertes en croix, qui semblent voir ce que ne voient pas nos yeux. Alentour, de radieux morceaux d’infini s’inscrivent dans le chaos de pierres et de goémons, — quelques-uns, dans le Sud, fourmillant de soleil entre les écrans déchiquetés. Segments du grand cercle bleu dont on retrouve de tous côtés la présence, plus vaste, semble-t-il, et solitaire dans le Sud-Ouest, où commence à s’élargir un des océans du globe.

Une demi-heure à terre, où nous faisons cuire notre poisson dans le sable. C’est près d’une plage de corail blanc que l’on voit très bien descendre et, graduellement, se teinter dans les transparences d’émeraude et de saphir. Au-dessus monte le dos