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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/350

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voit, afin que tout le monde les puisse reconnaître — voilà la règle d’or qu’ils ont suivie.

Aussi bien, quand ils ont cru devoir abandonner quelqu’une des pratiques de leurs maîtres, est-ce toujours la raison qu’ils ont invoquée. Le seul principe au nom duquel ils se soient jamais permis de contester un enseignement de l’école, c’est la confrontation avec la réalité. On ne trouve jamais chez eux cette idée de savants ou de sociologues qu’il faut adopter telle « vision » ou ressusciter telle manière, parce qu’elles sont plus conformes au génie de leur « race » ou aux aspirations du moment. Ils suivent les grands modèles du Passé, quels qu’ils soient, et la Nature, où qu’ils la trouvent. Cette Nature est fort méprisée par les esthéticiens modernes, parce qu’ils ne savent pas, y démêler ce que les artistes y ont pris, et qu’ils croient bonnement ceux-ci des inventeurs, quand ils ne sont que des copistes. Mais les maîtres ont toujours été plus humbles vis à vis d’elle et leur témoignage nombreux, concordant, formel, manifeste assez qu’ils y sont toujours retournés comme à la seule source où puiser.

Je sais en Provence, au bord d’un chemin qui suit le contour de la côte méditerranéenne, un vieux cadran solaire encore consulté par les passants, malgré les moyens qu’on a de connaître mieux l’heure aujourd’hui. Quand arrive le printemps, le doigt d’ombre tournant lentement sur le disque lumineux continue à toucher les heures anciennes, au même instant que jadis, sans souci des prescriptions, de M. Honnorat. Les passants tirent leurs montres, s’étonnent : « Ce cadran retarde ! » disent-ils. Maintenant, qui a raison du ressort spiral qui avance, ou du gnomon qui retarde ? Nul ne le sait. Il y a de la convention dans les deux. Mais le soleil, lui, montant et s’abaissant sur la montagne et sur la mer, continue à dire aux yeux exercés du berger et du pêcheur l’âge du jour. C’est à lui qu’il faut recourir pour savoir l’essentiel : — ce qu’il reste de lumière pour la pâture, pour la route et pour le travail. L’Art classique n’est pas arriéré, non plus que ce cadran solaire. L’Art futuriste n’est pas assuré de l’avenir, non plus que la montre du passant. La Nature seule pour l’artiste est un guide sûr.


ROBERT DE LA SIZERANNE.