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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/348

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pinceau ?… Tout est inspiration dans la conception, tout est réflexion dans l’exécution… On ne peut trouver qu’un mot pour exprimer l’impression des Moissonneurs : Raphaël a fait la transfiguration d’un Dieu, les Moissonneurs sont la transfiguration de la Terre… » Et Henri Heine : « Léopold Robert a recueilli d’abord en soi les figures que lui offrait la nature, et de même que les âmes ne perdent pas dans le feu du purgatoire leur individualité, mais seulement les souillures de la terre, avant de s’élever au séjour des heureux, ainsi ces figures ont été purifiées par les flammes brûlantes du génie de l’artiste, pour entrer radieuses dans le ciel de l’Art où règnent encore la vie éternelle et l’éternelle beauté… » Enfin Musset, sur leur pendant : les Pêcheurs de l’Adriatique : « Ah ! Dieu ! la main qui a fait cela, et qui a peint dans six personnages tout un peuple et tout un pays ! cette main puissante, sage, patiente, sublime, la seule capable de renouveler les arts et de ramener la vérité… Cette main qui peignait le peuple et à qui le seul instinct du génie faisait chercher la route de l’avenir là où elle est dans l’humanité… » Près de cent ans se sont écoulés, plusieurs générations ont passé devant l’œuvre de Léopold Robert. L’opinion unanime, maintes fois répétée, est que voilà une des plus plates et plus vulgaires enluminures qui déshonorent les murs du musée.

Maintenant, que dira-t-on ? Que les poètes d’autrefois se pouvaient tromper, mais que les contemporains sont infaillibles ? Que l’expérience des élites d’il y a cent ans ne vaut rien pour juger des élites dans le temps où nous sommes ? Qu’un jour, tout ce qui était possible est devenu impossible et que le don de prophétie dénié jusque là aux plus grands écrivains du XIXe siècle est descendu soudainement illuminer les nôtres ? C’est vraiment abuser de la crédulité la plus complaisante. Après des exemples si précis et si concordants d’erreurs commises par les plus grands poètes, il nous est permis de nous en fier à notre impression personnelle, sans nous inquiéter de ce qu’on excommunie ou de ce qu’on canonise dans les petits cénacles de la littérature. Quand le génie de Lamartine et de Musset et la pénétration de Henri Heine n’ont pu les garder d’une admiration intempestive pour une œuvre médiocre, il n’y a aucune raison d’attribuer cette vertu au talent de M. Guillaume Apollinaire ou d’Octave Mirbeau.

Au fond, il n’y a ni ne saurait y avoir d’autorité, qui sera