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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/33

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croît avoir tout inventé. Il n’a rien inventé du tout, que la planète Le Verrier. » Très jeune, il disait devant les députés : « Je n’ai pas l’esprit réformateur. » Il ne croit pas que l’humanité change beaucoup, et il croit que, si elle ne change guère en son fond, elle ne peut pas réaliser des progrès sociaux bien considérables. Il ne croit pas au progrès ; il croit à des changements, nécessaires du reste, que les hommes prennent pour des progrès. Chaque époque amène avec elle la nécessité d’un remaniement. Ce remaniement remédie à des abus anciens et apporte avec lui des imperfections compensatoires des anciennes ; mais les hommes, se sentant débarrassés des anciennes, et ne sentant pas encore distinctement les nouvelles, se trouvent soulagés, et c’est l’œuvre de chaque siècle de remplacer les erreurs passées par d’autres qui, étant moins connues, ont cela pour elles de paraître moins lourdes.

Tout au fond, c’est là la philosophie morale de Thiers, et cela s’accommode avec son respect pour la force des choses, et l’explique. Comme état d’esprit ordinaire, cela fait de lui un sceptique sans amertume ; un homme qui s’interdit les longs et grands desseins pour toujours, et les solutions définitives ; un homme qui n’a, en matière de formes de gouvernement, que des préférences ; mais cependant qui reste toujours aussi aristocrate que le temps, le moment, les faits bien étudiés et la force des choses le permettent, parce que depuis que l’histoire existe les sociétés humaines ont toujours été organisées aristocratiquement ; et, tout compte fait et surtout, l’homme le moins systématique et le plus circonstanciel, qui ait passé par le gouvernement des empires.


III

Aussi, comme je l’ai dit, ce n’est pas un système qu’il a apporté avec lui, c’est un programme. Mais un programme conçu par un homme très intelligent et très instruit peut avoir une très grande compréhension. Il ne vise qu’à un moment ; mais pour un esprit vigoureux et une intelligence d’historien, c’est un siècle qui est un moment. Il est une œuvre de circonstances, mais pour un homme comme Thiers, les circonstances, c’est le siècle tout entier qui suit la période de la Révolution et de l’Empire. Jamais Thiers n’a fait ni de politique dogmatique