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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/31

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l’accomplissement. Ce n’est pas que l’homme ne puisse lui-même créer, inventer de très grandes choses que les faits n’auraient pas produites. Seulement, celles qu’il fait ainsi sont éphémères, et la force des choses reprend ensuite sa revanche, et l’effort individuel en contradiction avec les faits, si prodigieux qu’il ait été, reste inutile. La force des choses est donc la règle, à laquelle nous devons appliquer notre intelligence pour l’aider, pour lui faire le chemin uni et droit, grâce à quoi elle n’a ni violences trop cruelles, ni ces sursauts et soubresauts qui semblent quelquefois des caprices. Voilà tout l’art possible de l’homme en général, et en particulier de l’historien, qui est fin guide, et de l’homme d’Etat, qui a l’air d’être un chef. Et cet art, avec son air modeste, est extrêmement difficile. »

Un positiviste très froid, très pénétré aussi de son devoir de positiviste qui est de connaître tous les faits possibles et de les comprendre, dans un tempérament de Méridional impétueux, ardent, irascible, agressif, audacieux et quelquefois même brouillon, voilà à peu près l’homme qui nous occupe.


II

Mais avant même l’étude des faits, et quelque précoce souci qu’on ait de les interroger, il est une vue générale sur l’humanité qu’on apporte presque avec soi-même, qui est l’effet, sinon du tempérament même, du moins en très grande partie du tempérament, en petite partie des premières impressions que ce qui nous entoure fait sur notre complexion.

Cette vue générale chez Thiers était peu favorable à l’humanité. C’était un misanthrope, sans qu’il y parût, parce que sa misanthropie n’avait pas les caractères extérieurs de la misanthropie, et que ce sont les caractères extérieurs des sentiments intimes qui seuls frappent à l’ordinaire les hommes. C’était un misanthrope très sombre, très peu renfermé, très gai même et expansif ; mais c’était un misanthrope. Cet homme, né au XVIIIe siècle, n’avait absolument rien de l’optimisme du XVIIIe siècle et de la confiance en l’homme et de la « foi en l’homme » qui est la vraie religion de ce temps-là. Elève de Voltaire, à tous les égards, lui ressemblant du reste beaucoup, sans aucune idéologie et sans aucun idéalisme, il n’est l’élève en aucune façon de Diderot, de Rousseau, ni même de Montesquieu,