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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/243

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De plus, la salle de bal formait partie de la maison. Au lieu d’y accéder en s’écrasant dans un étroit couloir, — comme chez les Chivers, — on y arrivait par une pompeuse enfilade de salons, le « vert d’eau, » le « cramoisi » et le « bouton d’or, » d’où l’on voyait déjà scintiller sur le parquet les nombreuses bougies de la salle de bal, et tout au fond, dans les profondeurs verdoyantes d’un jardin d’hiver, des camélias et des fougères arborescentes entremêlant leur feuillage au-dessus des sièges de bambou doré.

Newland Archer, comme il convenait à un jeune homme de son monde, arriva assez tard. Après avoir laissé sa pelisse entre les mains des valets de pied en bas de soie, — les bas de soie étaient une des rares fatuités de Beaufort, — il avait flâné quelques instants dans la bibliothèque tendue de cuir de Cordoue, meublée de Boule et ornée de bibelots en malachite, où quelques messieurs causaient en se gantant : puis il avait rejoint la file des invités que Mrs Beaufort recevait à la porte du salon « cramoisi. »

Archer était décidément nerveux. Il n’était pas allé à son cercle après l’Opéra, — selon la coutume des jeunes élégants, — mais, la nuit étant belle, il avait remonté une partie de la Cinquième avenue avant de prendre la direction de la maison des Beaufort. Il appréhendait nettement que les Mingott n’allassent trop loin, et que, par ordre de la grand’mère, ils n’amenassent au bal la comtesse Olenska.

Le ton des propos échangés dans la loge du cercle lui avait fait comprendre qu’une telle erreur serait grave. Bien qu’il fût plus que jamais décidé à ne pas abandonner la position, son ardeur chevaleresque s’était légèrement refroidie depuis le bref entretien qu’il avait eu avec la comtesse Olenska.

Se dirigeant vers le salon « bouton d’or, » où Beaufort avait eu l’audace d’accrocher l’Amour victorieux (le nu si discuté de Bouguereau), Archer trouva Mrs Welland et sa fille près de la porte de la salle de bal. Quelques couples glissaient déjà sur le parquet luisant, et la lumière des bougies éclairait de tournoyantes jupes de tulle, des têtes virginales enguirlandées de modestes fleurs, les aigrettes audacieuses, les ornements étincelants des jeunes femmes, les plastrons raides et les gants glacés des danseurs.

Prête à se joindre à eux, Miss Welland, ses muguets à la