Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/234

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


robe de velours bleu corbeau, serrée sous la poitrine par une ceinture que retenait une grande agrafe ancienne. La jeune femme, qui semblait inconsciente de l’attention qu’attirait sa toilette originale, s’arrêta un moment, refusant du geste la place que Mrs Welland voulait lui céder à droite de la loge ; puis, avec un léger sourire, elle se soumit et s’y installa à côté de Mrs Lovell Mingott.

Mr Sillerton Jackson avait rendu la jumelle à Lawrence Lefferts. Tous les messieurs de la loge se retournèrent pour écouter ce qu’allait dire Mr Jackson, car son autorité sur le chapitre « famille » était aussi incontestée que celle de Lawrence Lefferts sur le chapitre « bon ton. » Il connaissait toutes les ramifications des cousinages de New-York, et pouvait non seulement élucider les parentés compliquées des Mingott (par les Thorley) avec les Dallas de la Caroline du Sud, et celles des Thorley de Philadelphie, — branche aînée, — avec les Chivers d’Albany (dans aucun cas ne confondre avec les Chivers de University Place), mais il pouvait aussi énumérer les caractéristiques de chaque famille : comme, par exemple, la fabuleuse avarice de la branche cadette des Lefferts, — ceux de Long Island, — ou encore, la propension des Rushworth à faire des mariages insensés, ou encore la folie périodique de chaque seconde génération chez les Chivers d’Albany, avec lesquels leurs cousins de New-York avaient toujours refusé de s’entre-allier, à la désastreuse exception de la pauvre Medora Manson, — mais aussi, sa, mère était une Rushworth !

Outre cette forêt d’arbres généalogiques, Mr Sillerton Jackson portait, entre ses tempes étroites et creuses, et sous le chaume de ses cheveux argentés, un registre de la plupart des scandales et mystères qui avaient couvé sous la surface paisible de New-York depuis un demi-siècle. Ses informations s’étendaient, en effet, si loin, et sa mémoire était si fidèle qu’on le croyait seul à pouvoir dire qui était réellement Julius Beaufort, le banquier, et quel avait été le sort de l’élégant Bob Spicer, le père de la vieille Mrs Mingott. Celui-ci, quelques mois après son mariage, avait disparu mystérieusement, emportant une grosse somme d’argent qui lui avait été confiée, justement le même jour où une séduisante danseuse espagnole, qui faisait les délices de New-York, s’était embarquée pour Cuba. Mais ces secrets, et beaucoup d’autres, étaient soigneusement gardés sous clef dans le