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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/22

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malheureuse. Elle était tombée soudainement du haut de l’empyrée et la blessure qui lui était faite était la plus cruelle de toutes parce que l’âme même était atteinte. De 1870 à 1870, la France, héritière de l’épopée révolutionnaire et napoléonienne, avait oublié, dans la prospérité matérielle, la défaite d’un jour. Elle jouissait de la plénitude de ses forces reconquises et d’une sorte d’hégémonie européenne. Elle avait pris l’habitude de délivrer les peuples, d’aider les faibles, de réparer les injustices et de modifier les frontières. La Grèce, l’Italie, la Pologne, la Syrie, d’autres encore s’étaient appuyées sur elle. Les malheurs des autres pays l’attendrissaient. Pas une plainte ou une aspiration auxquelles elle ne prêtât son oreille et son cœur. Toute à ce rôle de bonne tourière de l’Europe, elle en était à s’oublier elle-même. Cependant ses rivales séculaires s’emparaient du domaine de la mer et du domaine de la terre. En plus, elles l’entraînaient adroitement dans leurs desseins ambitieux. Au nom de la cause libérale, on l’avait prise dans un piège qui la séparait de ses alliés naturels : on la lançait contre la catholique Autriche et contre la Russie absolutiste ; on lui laissait le soin de délivrer les peuples en la brouillant avec les gouvernements. Bismarck paraît. Il s’empare de tous ces fils encore dispersés. Il s’appuie sur le grand Empire de l’Est que la savante polémique prussienne avait donné jusque-là comme « l’ennemi de l’Europe ; » il immobilise l’Autriche et se dresse soudain contre la France. Elle se réveille sous le pied de l’ennemi.

Jamais désillusion plus profonde et plus cruelle. Tous les rêves faits en commun par l’opposition et par le pouvoir, — car Napoléon III avait au fond la même politique extérieure que Jules Favre, — tous ces rêves sont dissipés d’un seul coup. La grande douleur, pour un peuple vif et sensible, c’est ce contraste entre les espérances et les résultats. Et on se trouve en présence d’une Europe hostile, réactionnaire, à genoux devant Bismarck. Pauvre France qui se croyait « l’amie du genre humain ! »

Cette patrie démembrée, meurtrie, abandonnée, comment fallait-il l’aimer, la servir ?

Il y avait la manière classique, celle dont M. Thiers avait recueilli la tradition, qui remontait à Lyonne et à Richelieu, par Talleyrand : la sage et lente trituration des grandes affaires européennes, le travail de l’équilibre avec l’art des gradations