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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/201

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— Ah ! mon Dieu ! je ne savais pas, balbutia la jeune femme, je ne me doutais pas que cela allait si mal.

Un peu plus tard, on entendit dans le lointain un coup de tonnerre sourd. C’était un coup très éloigné, niais très distinct. Puis, suivit comme un roulement interrompu.

— Un orage ? demanda Annemarie.

— Le canon, répliqua négligemment Thiessen. Se peut-il que vous ne l’ayez jamais entendu par vent d’ouest ?

Les yeux d’Annemarie s’ouvrirent d’un air anxieux. « Non, jamais, » répondit-elle. Avec un soupir, elle ajouta : « Quoi ! La guerre est si près ? »

Elle avait perdu sa gaîté. Elle rentra nerveuse à l’hôtel.

Si près ! Qu’eût-elle dit, si elle avait eu l’ennemi pendant quatre ans à Noyon ?

Et la guerre, en effet, se « rapproche » tous les jours : déjà les gares rhénanes s’encombrent de fugitifs. Les revers succèdent aux revers. Les pangermanistes, qui prétendent que la défaite est venue de l’ « arrière » et que l’Allemagne n’a pas été militairement battue, feront bien de lire Mme Viebig :

Les bulletins de l’armée continuaient d’être rassurants. Groupe d’armées du kronprinz impérial, groupe d’armées du kronprinz Ruprecht, groupe d’armées du duc Albert, groupe d’armées Boehn, groupe d’armées Gallwitz, tout cela existait encore — sur le papier. Et toujours les mêmes noms, sur la Lys, sur la Vesle, entre l’Ancre et l’Yser, sur la Somme, entre l’Oise et l’Aisne, partout des combats acharnés et des assauts d’infanterie. Toujours repoussés, ces assauts, repoussés victorieusement avec de lourdes pertes. Mais ensuite se glissaient sournoisement deux petites lignes : « Au cours de la nuit, nous avons abandonné tel village sans combat, » — ou bien : « Nous avons retiré nos troupes sans être inquiétés par l’ennemi, » — ou encore : « Évacué volontairement une bande de terrain. » Et cela suffisait pour détruire tout l’effet du reste. Ah ! on n’y croyait plus, à l’éternel « échec des tentatives ennemies ! » Et qui était assez naïf pour se figurer que les pertes n’étaient lourdes que pour l’adversaire ?… Pourquoi ne pas dire la vérité ? C’était bien pis de se taire, cela ne faisait qu’irriter l’angoisse ; les nerfs se tendaient à se rompre… Et comme aux premiers mois de la guerre, aux temps heureux de la victoire, les femmes recommençaient de s’assembler à la gare devant le tableau noir où l’on affichait le communiqué. On avait ainsi les nouvelles plus tôt que par les journaux. Mais on n’entendait plus la voix d’un gosse glapir, en la tirant par le tablier, pendant la lecture de la mère : « Maman, c’est vrai qu’on a flanqué une pile aux Français ? »