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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/108

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l’Intendance. Et il est encore plus surpris et déconcerté de ne rien trouver à acheter chez les fabricants rhénans. Partout, il se heurte à la même réponse : « Il fallait venir il y a huit mois. Les Anglais et les Américains sont passés. » De fait, ces conserves, ces tissus sont anglais. Ces couteaux de Solingen appartiennent désormais à une firme britannique. Ce grand fabricant de meubles n’a plus rien parce qu’il a vendu tous ses stocks à une maison de Londres. Cet autre, qui construit en séries chambres à coucher, salles à manger, a engagé sa fabrication pour deux ans à une autre maison anglaise. Il n’est pas jusqu’aux antiquaires du cru qui ne déclarent avoir vendu toutes leurs belles pièces à des Anglo-Saxons.

Mais c’est dans le livre qu’il m’a été le plus pénible de constater la carence de la France. Il y a en Rhénanie des livres anglais ; il y a des livres allemands ; mais il n’y a pas, ou si peu, de livres français, à moins que ce ne soient des livres édités par des Allemands.

C’est vainement que nous cherchons à doter tant notre lycée que notre colonie française d’une bibliothèque française. Les messageries Hachette n’ont aucun des volumes que nous réclamons. Les éditeurs parisiens à qui nous écrivons répondent que ce sont volumes épuisés ou en réimpression. Pendant ce temps, la librairie Wilckens, de Mayence, met en montre des éditions, — ma foi, fort convenables, — du nos auteurs classiques et modernes. Tout cela vient de Leipzig, malgré la crise des transports. Pour 9 marks, on peut ainsi se procurer des livres français imprimés en Allemagne, alors que nos éditeurs cherchent à vendre 20 marks ceux qu’ils publient, — quand encore ils les publient. — Il y a même certaines œuvres, Manon Lescaut, les Fleurs du Mal, Madame Bovary, qui sont éditées presque luxueusement pour 18 marks. Ce choix n’indiquerait-il pas d’ailleurs qu’on cherche à Leipzig à perpétuer la légende de la France frivole et névrosée ?

Serons-nous donc réduits, nous qui venons essayer de propager ici la culture française, à nous servir des Tauchnitz édition ? Si nos éditeurs, effrayés par le prix du papier et la hausse des salaires, veulent abandonner la lutte, n’y aura-t-il donc personne pour mener le combat ? L’Institut, le Gouvernement ne pourraient-ils entreprendre la défense du Livre français ? C’est une question d’argent. Mais la guerre l’a prouvé : on ne gagne