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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/98

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marche nécessaire comme celle d’un destin. Le devoir, dans ce monde, apparaît comme la forme anglaise de la fatalité.

Le même destin s’est imposé au poète. Ce n’est pas une invention de sa pensée qui se traduit en tant de chansons, tableaux, scènes, images, évocations de figures vivantes et agissantes. C’est une religion, une habitude atavique de l’âme, une inévitable et irréductible façon de sentir et de vouloir. Il ne cherche pas à la définir : il veut la communiquer. Il s’agit de vivre et d’exciter à vivre suivant la Loi, comme dans la symbolique Jungle où c’est la Loi qui règne, et non, comme on l’a dit, la Force (dans la Jungle, le plus fort de tous, l’insolent Shere Khan, est un brigand qui s’est mis hors la Loi en se mettant au-dessus des lois, et sera vaincu par l’alliance de tous, ainsi qu’il arrivera, — Kipling a de ces pressentiments, — à un certain peuple trop fort, dans la Jungle des peuples humains).

En somme, si le conteur poète formulait en langage philosophique son refus de philosopher, il dirait à peu près ceci :

Au fond de la cité anglaise, il est un système de disciplines et d’idées. Cela, pour un Anglais, c’est l’absolu. On pourrait, sans doute, en imaginer un autre, scientifique, abstrait, le fonder sur quelque froide vérité en soi. Peu importe à cet Anglais : il n’habite pas le monde solitaire de la pensée pure. Bon pour des Celtes (il en est en Grande-Bretagne), pour des Slaves, de suivre une idée jusqu’au point où ils ne sont plus de leur groupe et l’aperçoivent du dehors, de faire table rase, de leur monde pour construire dans l’absolu. L’Anglais fait partie du système dont il a- reçu sa forme, il ne saurait s’en abstraire. Il ne le pense pas : il le vit.

Et c’est parce qu’il le vit que son art et sa poésie, inévitablement, le traduisent.


* * *

On voit maintenant l’unité de la pensée de Kipling, ce qu’elle a d’organique et par conséquent de nécessaire. Le sentiment du lien qui l’attache à son groupe commande tout : le don qu’il a fait de ses pouvoirs d’artiste à des vérités qu’il juge vitales, son inlassable vigilance au danger de son pays, sa conception sociale, ses préférences politiques, sa morale, — on peut dire sa religion. Et nous voyons mieux l’origine et le sens profond de son impérialisme. Parce qu’il est si