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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/930

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la littérature. Trouve-t-il un caractère singulier, il le dessine avec des mots aigus et caressants comme les petits ébauchoirs qui servent à modeler la bouche et la paupière. Il excelle aux portraits, ce qui est tout à fait français. Il fait avec la même grâce celui de Brignol et celui d’Hamlet, et il en a peint de Sarcey, qui respirent. Il n’aime pas être dupe et il est terrible aux faux monnayeurs. Mais devant un ouvrage qu’il admire, s’il fait des objections, c’est avec un doute discret, qui se dissipe et se détruit lui-même. C’est par ces doutes dont on a un peu exagéré le scepticisme, qu’il appartient à ses contemporains ; c’est aussi par sa finesse critique et par sa culture ; c’est surtout par sa pitié tendre et parfois amusée pour l’humanité et pour ses rêves. Il aime sans croire, il s’égaie de ce qu’il préfère et il est pieux avec irrévérence. De tout ce qu’il a écrit, rien ne contient plus d’amitié fraternelle que ce petit portrait du bon roi Soudraka : « L’évangile élégant qu’il nous prêche (et qui n’est ni humble ni chaste) est déjà selon le goût ou le caprice des plus voluptueuses intelligences d’à présent. Ce que je sens chez Tcharoudatta, Vasantasena et Caroileka, c’est une sorte de dilettantisme miséricordieux. L’auteur de ce rêve de charité piquante et paradoxale… a trop d’esprit et trop d’ironie… Elle nous apprend, cette fantaisie si spirituelle, si tendre, si perverse, et quelquefois si profonde, qu’il y eut avant nous, bien longtemps avant nous, des curieux qui ont tout compris et tout entrevu, qui ont su jouir tour à tour et se détacher de tout, qui sont revenus au sentiment par le chemin de la critique, qui ont connu toutes les plus douces ou les plus orgueilleuses façons de concevoir le monde ou de prendre la vie, qui ont dit le dernier mot ou, plus exactement, les divers derniers mots des choses, et qui les ont dits très joliment. »

Ce n’est point à ce Lemaitre dilettante que M. Bordeaux s’est surtout attaché. Au fond, les écrivains sont toujours un peu comme les artistes qui ne sauraient peindre un nez aquilin quand ils ont eux-mêmes le nez retroussé ; un portrait est un choix que l’on fait entre les traits du modèle, et il est difficile de faire ce choix sans un peu de complaisance pour soi-même. M. Bordeaux nous a montré dans Lemaître la lignée rustique, l’homme attaché au sol, le fils tendre et excellent. Il en a fait d’ailleurs un portrait délicieux, coloré et naïf, tout à fait digne d’être un personnage des Roquevillard. Il a dessiné au fond du tableau un joli ciel de Loire, et un paysage fait de phrases harmonieuses et émouvantes, où l’âme humaine est mêlée à l’âme des choses. Voici la petite maison de Tavers :