Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/88

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


dernier, self control, est le plus anglais. Et devant le travail précis, patient et bien accordé de ses machines, c’est presque le même impératif que nous a répété Mac-Andrew : « Loi, Ordre, Devoir, Surveillance de soi, Obéissance, Discipline ! » Ce que doit être, selon Kipling, cette volontaire obéissance, combien stricte il conçoit cette discipline, il faut, pour le comprendre, lire tout le poème qu’il intitule de ce simple petit mot : Si… C’est l’exact et rigoureux formulaire, dans la langue la plus nue, des lois qu’un homme doit s’imposer pour être fort contre le monde et contre lui-même :


Si tu sais garder ta tête quand chacun autour de toi — perd la sienne et t’en jette le reproche, — si tu peux te lier à toi même, quand tous les hommes doutent de toi, — mais si tu sais tenir compte de leur doute ; — si tu peux attendre sans te lasser d’attendre, si tu ne mens pas quand on t’attaque par des mensonges, — et quand on te hait si tu ne hais pas ; — si pourtant tu n’as pas la mine trop vertueuse, — si tu n’as pas l’air d’en trop savoir ;

Si tu peux rêver, et ne pas faire du rêve ton maître, — si tu peux penser, et ne pas faire de la pensée ton but, — si rencontrant le Triomphe ou le Désastre, — tu peux traiter également ces deux imposteurs ; — si tu peux supporter d’entendre la vérité que tu as dite — faussée par des coquins qui en font un piège pour des imbéciles, — si tu peux voir briser les choses auxquelles tu as donné ta vie, — et puis te baisser pour les reconstruire avec des outils ébréchés : Si tu peux mettre en un tas tous tes gains — pour les risquer d’un coup de pile ou face, — perdre et puis repartir de ton commencement— sans jamais souffler mot de ta perte ; — si tu peux contraindre ton cœur, tes nerfs, tes muscles — à te servir longtemps après que leur force est tombée, — et ainsi persévérer quand il n’y a plus rien en toi, — sauf le vouloir qui commande : persévère !

Si tu peux parler à des foules sans perdre ta virilité, — ou marcher avec des rois sans perdre le contact avec l’humanité commune, — — si nul ennemi, nul aimant ami ne peut te faire du mal, — si tous les hommes comptent avec toi, et si nul n’y est trop obligé ; — si tu peux remplir la minute sans pitié de soixante secondes de travail accompli : — alors la terre est tienne avec tout ce qu’elle porte, — et, ce qui est plus, tu seras un homme, mon fils ! [1] »

Une telle perfection est rare. Voyons-y l’une de ces limites à quoi l’on peut tendre toujours sans y atteindre jamais. Mais

  1. If, à la fin de Brother Square-Toes, dans Rewards and Fairies.