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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/878

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à bâtonner, s’il ne nous faisait rire ; et je comprends la véhémence de Samson, qui provoqua quelques sourires sacrilèges aux obsèques de Provost. L’anecdote est bien « de théâtre : » Samson exaltait sincèrement, au cimetière, le dévouement de son collègue envers, la Comédie-Française, ses succès dans nombre de rôles ; puis, s’arrêtant tout à coup, le front empourpré, les « temporales » gonflées, il s’écria : « Et pourtant… Provost ne comprit jamais rien au rôle d’Arnolphe ! » Cela jeta un froid ; mais Samson ne se connaissait plus, lorsqu’il discutait sur Molière.

Grâces soient rendues d’avance au grand comédien classique qui nous réincarnera le truculent égoïste et non le vague sacristain pleurnichard que nous montrèrent quelques-uns de ses derniers interprètes, — toujours sous le même prétexte. — « Humanité, » que d’hérésies on commet en, ton nom !

Rendons pourtant justice à Got ; il s’efforça d’accentuer le rôle dans le sens « bon vivant » d’un conteur de haute graisse, généreux à l’occasion, uniquement buté sur le chapitre de l’infortune conjugale. C’est du moins ce qu’il tenta dès qu’il fut moins préoccupé de sa mémoire ; car, le soir de sa première prise de possession, il se démonta et joua quasiment au souffleur. Ce même soir, nous représentions, Jeanne Samary et moi, le couple Georgette-Alain ; le trouble de Got dut gagner Samary, car, au deuxième acte, lorsque, bousculée par Arnolphe, Georgette tombe à genoux, ahurie, en s’exclamant :

Eh ! ne me mangez pas, monsieur, je vous conjure !

tandis qu’Alain lui fait écho, en exécutant le même jeu :

Quelque chien enragé l’a mordu, je m’assure !…

Jeanne Samary lança de toutes ses forces :

Eh ! ne me mangez pas, monsieur, je vous supplie !

Got sursauta, plein d’inquiétude ; puis il roula ses gros yeux étonnés quand il m’entendit répondre du tac au tac :

Quelque chien enragé l’a mordu, je parie !

Personne ne s’aperçut de rien, pas même Sarcey, qui ne broncha pas, au balcon où il nous écoutait, la tête penchée et les deux mains croisées sur son épigastre. En sortant de scène,