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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/871

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l’hostilité de l’Administra leur envers ce genre de pièce ? Le phénomène est fréquent au théâtre où l’on est très moutonnier. Un mauvais public rend les plus excellents acteurs inférieurs à eux-mêmes ; en revanche, un bon public triple les forces des plus faibles comédiens.

Ce fut à propos de la reprise de 1885 que Sarcey lança son réquisitoire contre Emile Perrin qui avait, à la demande des abonnés, supprimé dans l’École des Femmes le terme gaulois et traditionnel, et négligé la reprise du Cocu imaginaire. Sarcey, dans son article, épiloguait scientifiquement sur le « mot propre et le mot cru » et concluait mordicus à son maintien, en tous les endroits du texte moliéresque. Eh bien ! n’en déplaise à notre vieux maître et ami, le public continue à bouder ce vocable. Sganarelle, ou le Cocu imaginaire, est condamné de par son titre ! Je m’explique. Lorsque Sganarelle fut quasiment mis de côté de 1891 à 1900 (la pièce n’avait été jouée que deux fois), j’insistai auprès du moliériste fervent qui nous administrait, afin de procéder à une reprise. Jules Claretie me répondait invariablement en souriant : « A quoi bon nous donner du mal pour deux ou trois représentations ? La pièce est fort amusante, mais elle fait fuir le public rien que par son titre. » — « Changeons-le ! répliquais-je, avec mon accoutumée naïveté batailleuse ; reprenons le titre que l’on employait au XVIIIe siècle et sous le Premier Empire : le Mari qui se croit trompé. Ni le génie de Molière ni son comique ne sont inclus dans un mot. Il ne s’agit pas d’un mot, mais d’une pièce. » Claretie levait alors les bras au ciel avec conviction : « Et la Presse ! Que diraient les défenseurs attitrés des virgules de Molière ?… » Bref, rien n’y fit. Je ne pus jouer, ni même revoir à la scène Sganarelle. Eh bien ! si l’on prenait la résolution de laisser crier quelques intransigeants et de remettre, sous le titre adouci, réclamé par nos pères : le Mari qui se croit trompé, en ne laissant le mot que dans le texte où il est facilement atténuable par la finesse de l’acteur, cette pièce en un acte (car la pièce est en un acte, et non coupée en trois, telle qu’on la jouait de nos jours afin de permettre le fameux rappel après le monologue de Sganarelle), cette comédie, en un acte, — selon la volonté de son auteur, — serait l’une des plus acclamées et des plus souvent représentées. Il y aurait d’ailleurs un article curieux à écrire sur les pièces mortes de leur titre. Sganarelle serait une des premières en date.