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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/685

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Incurables. Après le 9 thermidor, son mari mort sur l’échafaud, elle avait goûté de la prison ; relâchée au bout d’un mois, elle revint à son logement des Cordeliers dont une année de bail était payée d’avance ; elle était devenue très craintive ; dénuée de ressources, — la vente de la garde-robe de Simon n’avait produit que 70 livres, — elle dut se défaire des actions de la Tontine Lafarge constituant toutes les économies du ménage} elle était, d’ailleurs, très affaiblie par des crises d’asthme, atteinte de vomissements qui l’épuisaient. Pour comble de malchance, elle dut, en avril 1795, quitter son logement réclamé pour ses annexes par l’École de Chirurgie. Elle trouva un abri dans une maison voisine ; mais, à bout de misère, elle se résolut à implorer la pitié du gouvernement ; grâce à l’appui du docteur Naudin, qui l’avait soignée au Temple et ne l’avait jamais abandonnée, elle obtint d’être admise à l’hôpital des Incurables de la rue de Sèvres ; elle y entra le 12 avril 1796.

La maison abritait quatre cent quarante pensionnaires libres de sortir à certaines heures de la journée ; celles dont la garde-robe était présentable s’habillaient à leur guise ; mais la plupart portaient le costume uniforme délivré par l’Économat : jupe et corsage de molleton gris, fichu de toile et bonnet de tulle noir sur un bandeau de batiste blanche. Dès l’entrée de la femme Simon à l’hôpital, nulle de ses compagnes ou des infirmières n’ignorait son passé ; mais, sans doute, tant que dura la République, n’osa-t-on point l’entreprendre sur ses souvenirs de la prison royale : elle-même, quoiqu’elle, aimât à parler, dut se montrer prudemment discrète ; mais, avec le temps, les choses changèrent ; les infirmières furent remplacées par des religieuses de Saint-Vincent de Paul ; l’esprit de la maison se modifia et, bien que les événements de la Terreur fussent déjà fort démodés, on commença à « regarder de travers » celle qui avait été la femme du légendaire savetier. Il n’y a pas d’endroits où les histoires d’enfants martyrs soulèvent plus d’émotion, de colère et d’indignation que dans un hospice de vieilles femmes qui n’ont pas été mamans ou qui ne le sont plus.

Révoltée des mines censurantes et des allusions réprobatives, la femme Simon lâcha son secret : elle l’avait bien soigné, son petit prince, son Charlos ; elle s’était exposée pour le sauver ; car il n’était pas mort ; le jour où elle déménageait du Temple, on avait emporté le petit Clapet dans une charrette