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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/597

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par l’Art. Il faut encore qu’il offre quelque caractère, sinon quelque beauté, qui nous fasse admirer, en lui, l’œuvre du Créateur. Sans quoi, c’est un thème à méditation, non à contemplation. Tel, le Sacré-Cœur. Toutes les tentatives faites pour le représenter, depuis un demi-siècle et encore au Salon de 1920, ne font que confirmer cette loi esthétique : Tout organisme vivant qui, dans la Nature, a été dérobé à la vue par le Créateur, enseveli au fond des eaux ou au fond du corps de l’homme, tout ce qui ne peut pas vivre devant nos yeux, n’a pas été créé pour la joie des yeux et ne doit pas être représenté par l’Art. On peut contester théoriquement cette loi, et sourire de cette conception finaliste de la forme, mais, expérimentalement, toujours elle se vérifie.

La Nature, tout simplement, et dans ses aspects les plus généraux, les plus communs si l’on veut, et les plus durables, voilà ce qui, aujourd’hui comme hier, sauve l’Art égaré dans les symboles. Cette année, encore, les seules grandes et belles pages dans les deux Salons, sont des paysages animés : Les Pâtres de M. René Ménard, le Labour de M. Eugène Burnand, la Moisson de M. Henri Martin, et, dans de moindres dimensions, sans figures ni action troublant leur impassibilité, les lacs de la Haute-Engadine, de M. Communal. Ces quatre artistes, qui usent de moyens techniques très différents, très inégaux et même très contrastés, se ressemblent en un point : leur gravité quasi religieuse en face des grands horizons et des intenses lumières, leur joie contemplative, leur ardeur à en témoigner. Si le mot « sincérité » n’avait pas tant servi et servi à qualifier ce qui précisément en manque le plus, je le dirais ici. Mais c’est un mot démonétisé, en tant du moins qu’il s’agit d’art. Je dirai donc celui de « piété, » par quoi j’entends cette sorte de ferveur contemplative qui est la vraie religion de l’artiste.

Les Pâtres de M. René Ménard sont des marbres grecs, vivant et respirant avec la nonchalance des figures du fronton du Parthénon, dans un noble paysage horizontal de grands bois sourds, d’herbes hautes et d’eaux immobiles, sous l’oblique rayon d’un chaud soleil. Les plans d’ombre et de lumière alternent avec régularité jusqu’au proche horizon fermé par les dômes des arbres, couverts de leur somptueuse parure végétale. Les herbes allument leurs pointes aux feux du soleil, l’eau mire les choses lointaines du ciel et proches de la prairie, les bœufs