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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/557

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La beauté de la parole, la force de l’argumentation, et plus que tout, le sentiment que les dangers courus par la Communauté avaient été grossis considérablement dans les imaginations, inclinaient tout le monde à applaudir le Chantre. Mais déjà le sourire dédaigneux de l’Usurier montrait une telle certitude de réduire à néant les arguments de son rival, que les mouvements d’approbation s’arrêtèrent presque aussitôt. D’une voix quî dépassait à peine le susurrement onctueux qu’il avait, quand, prenant à part un de ses créanciers dans un coin de la synagogue, Reb Alter le persuadait qu’il y allait de son salut, dans ce monde et dans l’autre, de lui rembourser une dette ou d’en payer les intérêts :

— Ne craignez-vous pas d’être ingrat, dit-il, mon vénérable ami ? Parmi ceux qui vous applaudissent, j’en ai vu beaucoup, l’autre jour, alors qu’on ignorait encore si les Cosaques allaient venir, qui montraient moins d’enthousiasme. J’en ai vu dont l’appétit faisait vraiment peine à voir, le jour de Schabouoth ! J’ai cru entendre des sanglots dans un moment où Israël ne doit penser qu’à la joie… La lettre de Rabbi Eliézer n’est peut-être pas étrangère à ce réveil des courages qu’autour de moi je constate avec plaisir. Sans doute, et j’en bénis le ciel ! le sang n’a pas coulé à Ilots dans les rues de Smiara. Mais est-ce aux catastrophes humaines que nous devons être sensibles ? Cinquante Thora profanées, cinquante rouleaux dans la boue, souillés d’une façon indicible, n’est-ce pas là le plus grand malheur qui puisse atteindre une Communauté sainte ? Remercions donc l’Eternel de nous avoir envoyé son Ange de Salut sous telle forme qui a pu lui plaire…

Et pour renforcer l’argument qui déjà était sans réplique, il fit intervenir la personne sacrée du Rabbin Miraculeux. Car enfin si les Cosaques étaient là, c’était le Zadik lui-même qui les avait appelés. Et, quoi qu’il pût arriver dans sa cour, tout n’était-il pas purifié par son pouvoir miraculeux ?

— Ah vraiment, Reb Alter, vous trouvez qu’il n’y a pas de mal ! s’écria dans l’auditoire une voix remplie d’aigreur. (C’était la voix du Lithuanien qui crevait sur l’assemblée comme une poche de fiel.) Vous trouvez qu’il n’y a pas de mal, et qu’il n’y a qu’à fermer les yeux pour que tout se passe sans péché dans la cour du Zadik. Eh bien, si ! Il y a du mal ! Et si dans la Communauté il y a des gens qui n’ont pas