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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/553

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cercle noir des Juifs, c’est un tourbillon rapide de grands corps qui bondissent, d’épaules découvertes, de jupes qui s’envolent, de jambes nues qui ne touchent plus le sol et de nattes qui tournoient. Devant ces Chrétiennes perdues qui montrent sans pudeur leurs jambes, leurs bras et leurs poitrines où les Cosaques s’en vont effrontément chercher les grains de tournesol grillés, dont elles ont toujours une ample provision entre la chemise et la peau, comment ne pas songer aux anathèmes qu’Ezéchiel lance à la femme prostituée. Rapidement, toutes les Juives s’étaient retirées de la cour. Mais qu’importaient aux Cosaques ces vieilles perruques de satin et toutes ces filles d’Israël enfermées dans leurs robes sombres et qu’on ne pouvait pas approcher ! Quant aux Juifs, ce qui les retenait au bord de cette danse impudique, ce n’était pas du tout la vue des belles paysannes, ni le plaisir des mouvements gracieux et des bondissements, mais la satisfaction amère d’être offensés par ces Chrétiens, en même temps que la joie intérieure de mépriser ces gens-là.

Sur les onze heures du soir, la lune ayant abandonné la fête, il fallut bien s’arrêter de jouer de la musique, de chanter et de danser. S’arrachant aux bras des garçons, les jeunes paysannes regagnèrent leur village, remplissant de leurs rires énervés la grand’rue, où les matrones d’Israël, depuis longtemps au lit, les écoutaient passer avec indignation et dégoût. Les Juifs aussi avaient quitté la cour et les Cosaques réintégré la bâtisse qui leur était réservée. Seul, Reb Jossel le Lithuanien, attardé dans l’enclos, reniflait avec délices cette odeur de scandale qui montait, depuis deux jours, de la Communauté sainte. Tous ces fidèles du Zadik, si fiers de leur vertu, se montraient-ils assez lâches devant ces bandits de Cosaques ! Ils se traînaient à leurs pieds. Le Rabbin leur donnait sa cour. Il logeait leurs chevaux dans la sainte souka. On jetait sous les sabots de leurs bêtes l’argent de la Communauté ! Qu’en pensaient là-haut, dans le ciel, les ancêtres martyrisés par les grands-pères de ces joyeux garnements ?…

Tout en ruminant ces pensées, il aperçut, par la fenêtre d’une chambre éclairée, une casquette et un caftan au milieu des Cosaques. Ce n’était que Léibélé. Mais que faisait-il à cette heure, ce héros, ce Bar-Corhebas, ce Judas Macchabée, parmi les soldats avinés ? Il s’ivrognisait avec eux ! Et sans doute le