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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/549

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hommes, femmes, enfants (le mélamed [1] avait donné congé à ses élèves), tous les fidèles de la Communauté sainte, quittant maison, boutique et synagogue, se trouvaient, à cette heure, rassemblés dans le grand pré qui borde l’enclos du Zadik.

Pour la première fois de sa vie, Leïbélé n’avait pas menti. Ces sauvages enfants du steppe étaient vraiment des diables prodigieux. Sans bride ni selle, montés à cru sur leurs petits chevaux à la crinière ébouriffée, l’un après l’autre ils s’élançaient du fond de la prairie, n’ayant pour guider leurs montures que la voix et les jambes. Puis, arrivés à la hauteur des Juifs, ils se laissaient glisser sous le ventre du cheval, se retenant d’une main à l’encolure, on ne sait par quel prodige, et toujours ventre à terre, la tête rasant presque le sol, ils ramassaient de leur main libre un rouble déposé dans l’herbe.

Dès que le cavalier s’était redressé sur sa bête par un étonnant tour de reins, tous les Juifs se précipitaient pour aller voir si le rouble était encore sur le pré. Et chaque fois, se bousculant et criant, ils devaient bien constater que la pièce avait disparu ! Beaucoup n’étaient pas loin de croire, à quelque tour diabolique. D’autres, dans une vision rapide se reportant aux jours d’autrefois, songeaient avec un frisson que les malheureux ancêtres avaient dû en voir de dures avec de pareils démons ! Et à la place de la monnaie d’argent, ils se représentaient un pauvre Juif étendu dans la prairie, et le farouche cavalier, penché sur son cheval, lui faisant sauter un œil du bout de la lance ou du sabre… D’autres dénigraient à plaisir le mérite de ces barbares qui, au lieu de passer une studieuse jeunesse à l’école, n’avaient jamais vécu qu’en compagnie de leurs chevaux, avec lesquels en vérité ils ne faisaient plus qu’une bête. Mais au fond, tout le monde était émerveillé. Depuis deux heures bientôt, les Juifs ne se lassaient pas plus de poser des pièces dans l’herbe que les Cosaques de les rafler au galop. A lui seul, Reb Mosché avait bien mis dans la prairie, ou fait porter par ses enfants, plus de cinquante roubles ; et certes à cette minute, il ne songeait guère aux ancêtres massacrés par Chmelnicki, ni au pauvre rabbin Eliézer rendant le dernier soupir sur les Thora profanées… Pas un Juif, si pauvre qu’il fut, qui n’y allât de sa pièce d’argent, pour le plaisir de la voir

  1. Maître d’école.