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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/547

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fermée, jette le vent dans la maison, un ouragan de voix emplit tout le Saint Lieu :

Sur les eaux du large fleuve
Ont apparu les barques peintes,
Les barques peintes des Cosaques
Avec leur proue en fer de lance !

Puis tout à coup, silence. Rien que l’accordéon qui continue doucement de gémir. Devant la sainte armoire, le Hazën tout tremblant reprend l’office interrompu. Et avec lui, tous les pieux Juifs entonnent de nouveau le vieux psaume, que jadis le roi David accompagnait sur la harpe :

L’homme est semblable au néant.
Ses jours passent comme l’ombre fugitive…

A défaut de la harpe, l’accordéon geignard semble accompagner le cantique. Une fois de plus, la victoire reste aux enfants d’Israël, une fois de plus la voix divine survit au chant des démons.

Abaisse tes deux, ô Seigneur !
Que ta droite touche les montagnes,
Et qu’elles s’évanouissent en fumée.
Que ta foudre retentisse,
Et que nos ennemis se dispersent !…

A quels ennemis pensaient-ils, les Juifs de Schwarzé Témé, en récitant le psaume venu du fond des âges ? Aux vieux adversaires de David, aux Philistins, aux Moabites, aux gens de l’Idumée ? ou bien aux Poltavtsé, aux massacreurs de Smiara ? ou simplement à ces Cosaques qui, dans la cour du Rabbin Miraculeux, faisaient gémir l’accordéon ?… Tant que dura la prière, cela pouvait rester obscur au fond de leurs esprits. Mais quand ils eurent regagné leurs logis, et qu’ils se furent étendus dans leurs lits, et qu’ils se dirent qu’enfin on allait pouvoir dormir, dormir sans cauchemars, sans risquer de s’éveiller sous le couteau des assassins, personne alors, personne dans la Communauté sainte, n’eut l’idée de confondre les Cosaques sauveurs avec l’Amalécite ou bien les Poltavtsé.

Seul, dans sa chambre, le vieux Zadik, entendant le chant es soldats qui se réveillait de fois à autre comme un feu mal