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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/434

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pas ! Hervagault qui entra en scène avant tous les autres n’avait qu’à se taire pour être applaudi ; ses auditeurs lui fournissaient à profusion ses répliques ; aussi est-il probable que le discours résumé ci-dessus ne fut jamais prononcé. A l’époque où Hervagault vivait en Champagne, était publié à Paris un roman, — d’ailleurs sans valeur, — le Cimetière de la Madeleine par Regnault-Warin, — où les faux Louis XVII de l’avenir devaient imprudemment puiser leur documentation, car le thème en était l’évasion du fils de Louis XVI. Sujet nouveau alors, mais périlleux ; l’imprimeur de l’ouvrage n’en put douter, quand il vit ses formes brisées par la police du Consulat, et quand il entendit se fermer sur lui et sur l’auteur les portes de la prison du Temple que ce dernier eut ainsi l’occasion de visiter, ce qui ne lui était jamais arrivé, encore qu’il en fût beaucoup parlé dans la publication incriminée. Le livre suscita bien des curiosités, il faut le croire, puisque, à mesure que les éditions clandestines du Cimetière étaient saisies, la vogue de l’ouvrage s’affirmait. Un exemplaire en parvint-il jusqu’à Vitry ? Hervagault eut-il l’occasion de le lire ? C’est possible ; mais il eût commis une grande faute en empruntant à cette œuvre de pure imagination que les contemporains paraissent avoir accueillie comme la plus authentique des histoires. Hervagault possède en effet sur ses successeurs l’avantage incontesté d’avoir été celui qu’on essaie de copier, mais qui n’imite personne : sa juvénilité, son aspect physique, ses espiègleries, son insouciance, ses réticences mêmes, lui attiraient plus de partisans que ne l’auraient fait de longs discours. Et puis, si peu instruite des événements de la Révolution que fût alors la généralité des Français, ces royalistes champenois, en hébergeant le prétendant, savaient risquer, sinon l’échafaud, du moins la déportation : il fallait qu’ils eussent, pour croire à l’illustre origine de leur hôte fêté, d’autre motif, que le tatouage du jarret royal ou l’amour de la « trop modeste Bénédictine. » Celui-ci, de son côté, disposait d’autres arguments, plus probants : l’étrange conduite de son prétendu père, le tailleur de Saint-Lô, qui, comme s’il y avait été contraint, était venu naguère le chercher à Cherbourg, lors de sa première escapade ; qui n’avait pas songé à aller le reprendre à Vire après sa détention de deux années ; et qui ne s’inquiétait plus de son sort et se tenait coi depuis que l’autorité n’exigeait plus qu’il