Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/424

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


costume de nankin à rayures qu’il doit à la générosité de Mme de Lacombe, sa mélancolie discrète intéressent la foraine, à laquelle il conte un nouveau roman : elle lui donne quatre louis, et il va aussitôt retenir une place dans la diligence de Strasbourg, qui passe à Meaux dans la soirée. Le lendemain matin, 24 mai, — 5 prairial an V, — il arrivait au relais de Châlons, se faisait servir à déjeuner et remontait en voiture, la bourse totalement dégarnie.

Au bout d’une demi-heure de trajet, il demande qu’on arrête : il veut descendre. Une telle prétention n’avait rien d’insolite en ce temps d’interminables parcours. Perotte, le conducteur de la diligence, consent à une halte ; le jeune voyageur met pied à terre et gagne une haie voisine derrière laquelle il disparaît. Bientôt les postillons perdent patience ; Perotte appelle : nulle réponse ; les occupants de la diligence sont descendus, eux aussi ; ils fouillent les buissons, commentent la disparition de ce jeune garçon dont la gentillesse et la modestie les ont charmés. On le hèle dans toutes les directions ; on crie qu’on n’attendra pas davantage, qu’on le laisse là… Point d’écho. Il fallut bien-reprendre ses places et se décider au départ : la diligence s’éloigna dans la direction de Vitry-le-François, qu’on appelait alors Vitry-sur-Marne.

Quand elle fut hors de vue, Hervagault quitta sa cachette et, errant par la campagne, il parvint ainsi jusqu’à la Marne et se dirigea vers un hameau posé aux pieds des coteaux d » la rive ; c’était Mairy, distant de Châlons de deux lieues. Au premier paysan rencontré, il exposa qu’il était sans asile et s’effrayait de passer la nuit dans les champs. L’homme l’examina, fut séduit par son allure timide et craintive, et consentit à le loger s’il se contentait de partager le lit d’un garçon de labour ; mais, à cette proposition, l’autre se révolta, demandant avec insolence « pour qui on le prenait et s’il était de mine à vivre avec les valets ? » Le villageois, interdit, le crut fou : il alla conter sa rencontre au juge de paix de Cernon ; le garde champêtre se mit en campagne ; le soir même, l’aventurier était arrêté, et, comme il refusait de répondre aux questions qui lui furent posées, on l’expédia le lendemain sur Châlons où il fut mis en prison.

Dès son premier interrogatoire, il prit le ton mystérieux, déclara son âge : treize ans, mais garda le silence sur le lieu