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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/410

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morale, cette habitude de discipline intérieure sont de grands avantages en démocratie. Un peuple sait mieux se gouverner quand beaucoup de ses hommes sont formés au gouvernement de soi-même. Et le plus ou moins de son énergie et de son succès de peuple ne se ramène-t-il pas toujours au degré d’autorité de l’idée du devoir sur les âmes ? En dernière analyse, son principe moral n’est-il pas tout son principe vital ?

Seulement, en Angleterre aussi, les croyances qui ont décidé l’habitude de se gouverner dans le sens de la Loi semblent aller baissant. En toute forme religieuse qui dérive de la Réforme, agit un élément de rationalisme qui, de proche en proche, finit par se prendre au dogme essentiel, à celui-là même qui excitait l’homme à se discipliner pour le salut ; et de là les récents progrès du catholicisme en pays protestant, — beaucoup d’âmes, en qui le besoin religieux est fort, pressentant le terme de cette dialectique, et se tournant vers l’immuable Eglise d’où le libre examen est exclu. Chez nos voisins, le changement est déjà grand, et M. Galsworthy osait récemment écrire que, sur dix Anglais, à peine en est-il un aujourd’hui qui croie vraiment à une vie future. Proportion bien différente de celle que l’on pouvait observer, il y a trente ans, alors que, le dimanche, dans les églises, le nombre des hommes était à peu près le même que celui des femmes. De plus en plus, c’est ici-bas que la plupart des humains, en Angleterre comme ailleurs, veulent leur paradis, et de là le succès des doctrines qui le promettent aux foules sur la terre. De plus en plus, la faculté mystique, excitée par l’éternel besoin de foi en un monde meilleur, et qui reste ardente en pays anglo-saxon, se retourne vers cette promesse. Sans doute, l’empreinte de la vieille religion, qui fut particulièrement forte sur le peuple dissident des régions industrielles, est encore assez visible pour étonner les socialistes continentaux, mais le mouvement général est bien en ce sens, et l’on peut se demander quelles en seront les conséquences morales. La recherche du bonheur, même collectif, sur la terre, est moins un entraînement de la conscience que la poursuite du salut par l’effort personnel de discipline et de réforme. On dira qu’un caractère acquis reste acquis. Mais peut-on considérer comme fixé un trait qui n’est que d’origine historique, et si récente, quand on pense aux millénaires durées de notre espèce ? Et peut-il survivre indéfiniment aux