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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/403

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l’excite. Vision du poète le plus puissant à imaginer qui ait paru depuis longtemps, qui sent d’autant plus le malheur public qu’il y rêve, l’appréhende depuis plus longtemps. Vision de l’homme qui fut aussi cruellement atteint que personne par la guerre qu’il avait annoncée. Ce n’est pas en termes de statistique qu’il pense à tous ces morts. Il voit vraiment, il revit les souffrances, les agonies, les désespoirs, les désolations. Il faut lire ces épitaphes, pour connaître avec quelle ferveur de sympathie il a senti pour chacun, avec quelle lucidité il imagine toutes les douleurs. En voici quelques-unes :


POUR UNE DOUBLE TOMBE : a « l’étais un riche. » — B. « J’étais un pauvre. » — (ensemble : ) « Qu’as-tu donné que je ne donnai pas ? »

POUR UN FILS : « Mon fils fut tué tandis qu’il riait ! — Je voudrais tant savoir de quoi ! — Cela, peut-être, me serait bon en un temps où les rires sont rares ! »

POUR UN ANCIEN COMMIS : « Ne me plains pas : à un timide esclave, — l’armée donna la liberté ; — dans cette liberté, il a trouvé force de corps, de volonté, d’esprit. — Et par cette force, il a connu la joie, la camaraderie, l’amitié. — Et dans cette amitié, il a marché à la mort, — et dans cette mort il repose content. »

UN MIRACLE : « Mon corps, ma volonté, j’ai tout remis — à de durs instructeurs, et j’en ai reçu une âme… — Si l’homme morte a pu me changer jusqu’au fond, — que ne fera pas le Dieu ? »

Ï, E LACHE : « Je ne pouvais regarder la mort en face. Quand cette honte apparut, — les hommes me conduisirent à elle, — un bandeau sur les yeux, et j’étais seul. »

UN « CHOQUE » : « Mon nom, ma langue, moi-même, j’ai tout oublié. — Ma femme, mes enfants sont venus, je ne les reconnus point. — Je mourus. Ma mère me suivit. A son appel et sur son sein, je me suis tout rappelé. »

UN BLEU : « Dans la première heure de mon premier jour, — dans la tranchée d’avant-poste, je tombai. — Les enfants dans une loge au théâtre — se mettent debout pour tout voir. »

POUR UNE FEMME VICTIME D’UN TORPILLAGE : « Sans tête, sans pieds, sans mains, — horrible, je fus poussée sur la plage. — Que tous les fils des femmes — se rappellent que je fus une mère ! »

POUR UNE TOMBE EN HAUTE EGYPTE : « Le sable au gré du vent s’entasse par-dessus moi, — pour que nul ne puisse dire à mes enfants qui pleurent où gît mon corps. — O ailes qui battez aux lueurs de l’aube, — vous revenez du désert vers vos jeunes, le soir ! »

POUR UN FILS UNIQUE : « Je ne tuai personne que ma mère ; — pour moi, bénissant son meurtrier, elle est morte de douleur. »