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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/397

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Que je fus sauvé par la simple humanité — unie en un seul vœu de sacrifice, — non pas, comme je l’imagine, aveuglée par l’ivresse de la bataille, — mais mourant les yeux lucides ?

… S’il apparaît que ces hommes ne m’ont demandé que du regard une parole — et que j’ai répondu que je ne les connaissais pas ?

Si l’on trouve, quand tombera la bataille, — que leur mort m’a valu la liberté, — comment vivrai-je avec moi-même à travers les années — qu’ils m’ont achetées de leur sang ?

Frères, qu’adviendra-t-il de moi, — et comment serai-je justifié, — s’il est prouvé que je suis celui — pour qui les peuples sont morts ? — s’il est prouvé que je suis celui-là — qui, à l’appel, ai répondu par un refus ?


Voilà la question : la réponse est de 1917 : on pourrait s’attendre, chez le poète, à un éclat de lyrisme célébrant le geste de croises de ceux qui trop longtemps doutèrent. Mais le ton est le même : ferveur intense, austère et recueillie :


Ce n’est pas à prix modique, — mais seulement par la prière, les larmes, — que nous retrouverons la route perdue — dans les années de notre doute et de notre séduction. — Mais après l’examen de conscience et la douleur, — Dieu nous permet de vivre avec nous-mêmes, — et loué soit-il, qui nous donne de choisir que la chair meure, et non pas l’âme vivante !


Seul peut parler ainsi celui qui, de si loin, si anxieusement, a senti venir la guerre, qui en a prédit le sens et l’infinie portée. Et parce qu’il y pense depuis trente ans, plus profondément que personne, peut-être, en son pays, il en perçoit, d’heure en heure, tous les chocs, toute la pitié, toute l’horreur, et aussi tous les élans. Aux moments critiques, son profond dessous stoïcien, puritain s’émeut et reparaît, — mais ne croyez pas qu’il s’immobilise dans l’attitude hiératique. Si, mieux que les autres, il répond à tout le drame de la guerre, c’est au milieu des autres qu’il y répond, — des autres qui souffrent, espèrent, désespèrent, pleurent, et quelquefois rient. « Que nous vivions, que nous mourions, » avait-il dit, « tes bonnes gens, Seigneur ! sont assez bons pour moi. » Le thème de sa poésie de guerre est douleur, mais tout de même, avec les autres, avec tous ceux qui partent et se battent aux fronts de terre et de mer, il a ri et chanté. Il a chanté avec les Irlandais « qui vont au canon comme les saumons à la mer ; » et