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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/396

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— Encore une fois les nations vont affronter, — rompre et lier un ennemi — que ses chefs ont rendu fou et poussent devant eux.

Bien-être, contentement, bonheur, — le gain lentement accumulé des âges, — tout s’est flétri en une nuit. — Seuls, nous-mêmes restons — pour faire face à la nudité des jours, — en silencieuse fortitude, — à travers périls, détresses, — répétés et répétés encore.

Quand toutes nos œuvres s’évanouiraient, — les anciens Commandements demeurent : — « En toute patience maintiens ton cœur, — en toute force lève ton bras. »

Ni espoir ni mensonge faciles — ne nous mèneront à notre but, — mais inflexible sacrifice — de corps, de volonté, d’âme. — Pour tous il n’est qu’une tâche, — pour chacun que l’abandon d’une vie. — Qui reste debout, si la Liberté tombe ? Qui meurt, si l’Angleterre vit ?


Tel est l’intense et rigoureux accent de cette poésie de guerre, affirmant l’immutabilité de la conscience, la force et la tension du vouloir qui s’y appuie. Ce n’est pas le seul patriotisme, c’est aussi la religion d’un peuple qui s’y traduit, sa foi dans les Commandements, dans l’éternelle distinction du bien et du mal. Il s’agit d’empêcher ce renversement et cette confusion de son univers moral que serait le règne du crime sur la terre. Il s’agit de combattre pour la loi contre le peuple qui l’a violée, contre « les Hors la Loi, » — the Outlaws, dit le poète, — ceux qui « à travers leurs années de labeur et de science, n’ont cherché que de nouvelles terreurs pour les hommes, » ceux qui « au foyer même de leurs voisins, en ont comploté l’esclavage, » ceux qui, « saccageant la terre dont leur serment les faisait gardiens, marchèrent à leur but à travers un monde en l’eu ; mais leur propre haine a tué leur âme. »

Car dans une telle guerre, un peuple perd ou sauve son âme : Et parce que le destin spirituel du monde y est engagé, telle nation peut perdre la sienne sans y être mêlée, en refusant de s’y mêler, bien moins, de s’en mêler, de faire le geste ou dire le mot qui déciderait pour le droit. Tel est le sens du sévère poème intitulé Le Neutre, écrit vers 1916, adressé au peuple de même culture, de même idéal, de même religion, au peuple frère qui finira par prendre rang, mais n’a pas encore levé la voix contre le crime.


Frères, qu’adviendra-t-il de moi, — si quelque jour après la guerre — il est prouvé que je suis celui-là — pour qui un monde est mort ?