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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/395

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chevaliers de l’Europe, nobles, en face des nouveaux venus, par leur âge, leurs anciennes prouesses, — aujourd’hui champions de la civilisation morale et libérale d’Occident dont ils furent les pionniers. Parmi tous les impondérables qui vont incliner tant d’Anglais, en juillet 1914, avant la décisive violation de la neutralité belge, à prendre rang, pour l’honneur, à côté de la France, il faut sans doute compter l’action de ces grandes strophes.


VII. LES POEMES DE LA GUERRE

Enfin les derniers sables fuient, et les prophéties sont accomplies. Le « Jour » est venu, — the Day, the giant Day, solennellement annoncé en 1903, l’Armageddon nommé en 1890, et dont l’idée a traversé toute la vie, orienté toute la poésie de Kipling. Et quand se lève cette blême et si vite sanglante aurore, où les deux peuples vont défendre leur vie, leur âme et leur acquis millénaire, il se fait comme un silence par le monde. Les hommes d’Etat se sont tus. On n’entend plus que le piétinement, d’un bout à l’autre de l’Europe, des légions en marche. En France, le pays le plus directement menacé, dont l’étranger attend des cris, des paroles enflammées, la Marseillaise même ne sonne pas. Et quand une voix se lève en Angleterre, celle qui a parlé dans tous les grands moments du pays depuis près de vingt-cinq ans, comme elle est simple, stricte, presque froide dans sa puritaine austérité ! C’est le ton de la prière, de l’exhortation qui s’élève, solitaire, par-dessus le recueillement de tous, dans le cœur froid et nu d’une église anglaise :


Pour tout ce que nous avons, pour tout ce que nous sommes, — pour le destin de nos enfants, — levez-vous, faites face à la guerre ! — Le Hun est à notre seuil ! — Notre monde a passé, renversé d’un caprice. — Rien ne reste aujourd’hui — que l’acier, et le feu, et la pierre.

Quand tout ce que nous avons connu s’évanouirait, — les anciens Commandements demeurent : — « En toute vaillance maintiens ton cœur, en toute force lève ton bras. »

Encore une fois revient la parole — qui jadis fit pâlir la terre : — « Nulle loi que celle de l’épée, — hors du fourreau et sans contrôle. »