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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/394

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en société avec vous, avec vous seuls entre tous les peuples. Le souvenir même de tous nos vieux combats nous réunit ! » Voilà le thème du poème auquel Kipling a donné pour titre ce seul mot : FRANCE.


Avant notre naissance (te rappelles-tu ? ) nous avons remué l’un près de l’autre dans le sein de Rome — impatients déjà de commencer notre lutte. — Avant que les hommes connussent que nos langues étaient différentes, notre tâche unique était fixée : — chacun devait mouler la destinée de l’autre en façonnant la sienne. — A cette fin nous avons agité l’humanité jusqu’à ce que la Terre fut nôtre… — A cette fin nous avons battu les Océans, virant ensemble bord pour bord, — forçant les portes des mondes nouveaux, doutant lequel avait passé le premier. — La main à la garde de l’épée (te rappelles-tu ? ) prêts à frapper — nous savions bien, quelles que fussent nos autres rencontres, que chacun rencontrerait son adversaire. — Ainsi aiguillonnés ou arrêtés à chaque pas par la force de l’autre, — ensemble nous avons traversé les âges et la longueur de tous les Océans !

… Et chacun fut pour l’autre mystère, terreur, besoin, passion. — Aux lices ouvertes de l’autre, chacun venait avec ses preuves. — Sur quel autre terrain trouvait-il de l’honneur, des hommes pour répondre à son défi ? — Chacun extorquait de la gorge de l’autre, suprême récompense de la valeur, — ce mot de louange qui s’exhale entre l’estoc et la parade. — Chacun dans la coupe de l’autre a versé son mélange de sang et de larmes : — joies brutales, espérances démesurées, intolérables craintes, — tout ce qui fut, mille années durant, l’amertume ou le sel de la vie. — Ainsi nous éprouvant par-delà tout besoin d’épreuve, nous mesurant sous tous les cieux — ô Compagne, nous avons vécu grandement à travers les âges !

Maintenant liés dans le souvenir et le remords, nous avons posé nos armes, — riant des vieilles scélératesses… nous pardonnant des crimes que nul pardon ne peut effacer, — cet immortel péché accompli par tous deux à Rouen, sur la Place du Marché. — Maintenant nous regardons de nouveaux temps prendre forme, nous demandant s’ils recèlent — de plus terribles éclairs que ceux que nous avons lancés jadis… — Maintenant nous entendons de nouvelles voix qui se lèvent, questionnent, se vantent ou menacent… — Maintenant nous comptons de nouvelles quilles sur les mers, sur la terre de nouvelles légions… — Écoutons, comptons bien, et nous serrant l’un contre l’autre, — tournons ensemble, face au danger, épaule contre épaule, — dans notre double et constante garde pour la paix sur la terre.

C’est bien l’idée populaire que traduit cette dernière image : l’Angleterre et la France apparaissant comme les deux peuples