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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/30

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grandeur militaire à la religion de l’Honneur : « L’Honneur, c’est la conscience, mais la conscience exaltée. C’est le respect de soi-même et de la beauté de sa vie porté jusqu’à la plus pure élévation et jusqu’à la passion la plus ardente. » Tel fut bien en effet le culte de cette Grande Armée qui avait réalisé l’épopée de la Révolution et de l’Empire pour imposer au monde les droits de l’homme et du citoyen : aux yeux des hommes qui furent ses chevaliers, l’individualisme philosophique de l’époque s’idéalisait sous les traits de l’Honneur.

Question d’époque, car l’Honneur n’acquiert sa pleine vertu d’efficacité que comprimé dans les limites d’une caste, d’une élite, d’une famille. Et Vigny en fait l’aveu : « L’Armée est une Nation dans la Nation. » Tant que l’Armée fut une Nation dans la Nation, la religion de l’Honneur suffit à maintenir sa force morale ; pendant un demi-siècle l’Armée française a vécu du testament de la Grande Armée, elle y a puisé ses vertus qui furent hautes. Mais les temps ont changé et la défaite de 1870, en brisant l’armée de carrière, en créa une nouvelle. Ce n’est pas à Sedan, c’est dans les plaines de la Loire que s’accomplit la transformation, c’est là que se révéla la nécessité du service obligatoire et la vertu de force que contient en germe le principe du peuple en armes. De ce jour l’Armée cessa d’être une Nation dans la Nation, elle devint la Nation elle-même et le culte de l’Honneur céda le pas au culte de la Patrie.

Depuis lors, l’Armée est restée et reste le peuple en armes ; son idéal n’a pas changé.

Certes, pendant quarante-quatre ans, cette religion de la patrie s’est condensée sur un objet unique : la délivrance de l’Alsace et de la Lorraine. Les circonstances étaient si précises, la plaie si saignante, le danger si localisé que tous les regards restaient hypnotisés sur un point fixe, dévotion salutaire qui fut un des principaux éléments de la victoire. Mais aujourd’hui, l’horizon s’est élargi ; de cette fatidique galerie des Glaces où elles s’étaient contractées en un jour d’angoisse, les destinées de la nation viennent de s’échapper comme les rayons d’une gloire et la religion de la Patrie s’épanouit à leur suite.

Dans quelle direction s’orientent ces destinées ? Vers quel but s’élance la Nation ? La réponse a été donnée par la plus étonnante et pourtant la plus exacte des formules : Gagner la paix.

Etonnante à coup sûr, car le public était instruit à considérer