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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/937

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littéraires ou colorés, dont les écrivains et les peintres l’ont faite l’héroïne et la reine, tout est oublié pour ces quelques lignes, pour ces quelques mesures, — vingt-trois exactement, — de canto puro. Alors, demande l’écrivain d’Italie, « est-ce Norma seule qui chante et prie ? N’entendons-nous que la voix de la prêtresse, ou la voix aussi de son peuple unanime, et celle enfin de l’humanité tout entière ? Et même sentons-nous qu’elle prie ? Ou plutôt, ne sentons-nous pas qu’elle emporte avec elle, sur l’aile de son chant, et le peuple, et les prêtres, et nous, dans le royaume des révélations supérieures et de l’éternelle vérité ? Est-ce la paix qu’elle implore ? Non : elle a déjà conquis pour elle-même, pour nous et pour tous, avec cette paix, le détachement de la réalité passagère, la félicité divine, le ciel. »

Peut-être estimerez-vous que c’est beaucoup dire. Mais si vous relisez la page de Bellini que nous venons de rappeler, et celles qui lui ressemblent, vous ne trouverez pas que ce soit dire trop. Seulement, ces vieilles mélodies si connues, ou méconnues, ou peut-être oubliées, relisez-les comme nous avons fait nous-même, non pas d’un œil distrait et d’une âme indifférente, mais avec une attention renouvelée et, s’il se peut, attendrie. Alors, vous sentirez que cette musique, comme toute musique digne de vivre, porte et nous porte bien au-delà de son sujet. La situation, le personnage, ne lui sert que de prétexte et de point de départ. Elle signifie, elle suggère infiniment plus qu’elle ne représente. Et tenez, il nous souvient du jour, — un jour heureux, et lointain, hélas ! — où, pour la dernière fois, un chant de Bellini caressa nos oreilles. C’était sur une plage à demi italienne de la Méditerranée. Dans le silence d’un matin d’été, nous entendîmes s’élever d’une terrasse voisine la phrase de Norma : « O di qual sei tu vittima. » Un ouvrier d’Italie la chantait d’une voix légère, tandis que sa main, légère aussi, peignait sur la muraille une guirlande de fruits et de fleurs, une frise d’ornements gracieux dans le style de son pays. Et ce que peignait cette main, et ce que soupirait cette voix, la fresque et la mélodie ; s’accordant avec la mollesse du ciel et la langueur des eaux, répandirent en tout notre être une sensation de plaisir et presque de volupté. Mais un autre matin, plus proche de nous et plus sombre, après une de ces nuits que Paris a connues, toutes retentissantes du fracas de la guerre, le hasard mit sous nos yeux et sous nos doigts l’invocation de la prêtresse à la divine gardienne de la paix et du silence de la nuit. Alors, au lieu des sensuelles délices d’autrefois, que de sentiments, et lesquels envahirent soudain notre âme ! Entre la mélodie