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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/849

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Tous les loups d’outre-Rhin ont mêlé leurs espèces :
         Vandale, Germain et Teuton,
Ils sont tous là, hurlant de leurs gueules épaisses
         Sous la lanière et le bâton.

Ils brûlent la forêt, rasent la citadelle,
         Changent les villes en charnier ;
Et l’essaim des corbeaux retourne à tire-d’aile
         Pour être venu le dernier.

Au surplus, quand même Leconte de Lisle n’aurait point si pieusement vénéré le martyre de la France, nous n’en aurions pas moins le devoir de nous arrêter quelques instants, en un jour d’anniversaire, devant une gloire qui fait partie de notre richesse nationale. Si « exotique » qu’il soit par son origine et par quelques-uns de ses dons de peintre, Leconte de Lisle est bien Français aussi : son génie fait de haute raison, de volonté lucide, de netteté harmonieuse et modérée, l’apparente, plus qu’il ne le croyait lui-même, à nos grands classiques. Sans doute est-ce pour cela qu’après les folies et les avortements d’un romantisme hypertrophié, nos poètes ont si volontiers « reconnu » sa doctrine et accepté sa maîtrise. Les plus différents, les plus opposés, se sont trouvés d’accord pour proclamer ce qu’ils lui devaient : le fantaisiste Verlaine n’en a pas parlé avec moins de respect que l’impeccable Heredia, ni des psychologues comme Sully Prudhomme ou M. Paul Bourget avec moins de reconnaissance qu’un réaliste comme François Coppée. Son autorité, moins triomphale que celle de Victor Hugo, n’a pas été moins efficace ni peut-être moins féconde : sans lui, un demi-siècle de poésie française n’aurait pas été ce qu’il a été, et c’est sans doute de quoi justifier un souvenir et un hommage.

Dans certains cultes anciens, les prêtres avaient coutume, aux fêtes solennelles, de laver l’effigie divine pour l’offrir toute neuve, toute jeune, à la piété des fidèles. C’est de la même façon qu’il conviendrait de célébrer la mémoire des grands hommes, non point par des harangues sonores ni par des inaugurations pompeuses de statues, mais en s’appliquant à ôter la poussière dont le temps a terni leurs images, ou les fausses couleurs dont l’erreur les a bariolées. Nous craignons que, pour Leconte de Lisle, l’entreprise ne soit pas tout à fait superflue,