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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/808

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continue de croire aux Cosaques. Nous restons, nous, très sceptiques. N’ont-ils pas, partout et toujours, trahi ou abandonné l’armée de volontaires ? S’ils s’étaient levés en masse, ou simplement s’ils avaient fait un effort quelconque, il y aurait lieu de venir à leur aide pour la défense du Don ; mais ils ne sont ni meilleurs soldats ni plus patriotes que les autres « camarades » russes : il n’y a vraiment aucune raison pour rester ici dans une grande ville impossible à défendre, et perdre du monde inutilement. Ce que nous voudrions, c’est garder notre formation intacte, et nous retirer chez les Cosaques du Couban, ou même plus loin, vers Astrakhan.

Ce soir, on chuchote la terrible nouvelle : l’alaman des Cosaques, le général Kalédine, s’est suicidé !

Cette mort symbolise l’épouvantable délabrement de la Russie et la fin tragique d’un rêve grandiose. Elle tranche bien des questions. Rien ne nous retient plus au Don. Notre départ pour le front est devenu ridiculement inutile.


Rostof, le 30 janvier/12 février 1918.

Conversation avec le général Kornilof. Tout l’état-major est au sombre, ce matin, mais Kornilof garde l’optimisme des braves. Celui-là est Russe dans l’âme. Il a cette confiance illimitée dans la bravoure, qui chez le Russe dispense si souvent des minutieuses préparations.

— Vous savez, me dit-il, que le général Kalédine s’est suicidé ? C’est une perte très douloureuse, mais ce n’est pas une raison pour désespérer. Les Cosaques commencent à se lever, et le gouvernement militaire du Don vient de proclamer l’état de guerre pour toutes les stanitzas.

— Ne craignez-vous pas que des troupes peu sûres ne constituent un grave danger pour l’ensemble de l’armée ?

— Aussi ne fais-je pas trop de fond sur ces êtres vraiment incompréhensibles. Je diffère le départ, du régiment. La compagnie d’officiers à laquelle vous appartenez occupera seule un poste avancé. J’ai dû cette nuit me replier jusqu’à la prochaine gare, pour ne pas être enveloppé. L’ennemi, mieux conduit depuis quelques jours, a changé de tactique. Nous, pour bien marquer que ce n’était pas une fuite, nous avons donné un formidable coup de pied en arrière, et pris onze mitrailleuses.