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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/792

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de mes hommes y sont restés ; de l’autre côté, tous, — sans exception.

Il se tut, comme absorbé par ses souvenirs. Je repris :

— D’où tenez-vous vos pouvoirs ? D’où vient l’argent avec lequel vous payez vos hommes ?

— Je ne dépends de personne. Même pas de Lénine. Je travaille selon ma propre inspiration. Pourvu que je traque les bourgeois, je suis sûr d’être couvert. Voyez plutôt. A Belgorod, nous prenons la ville. Je taxe la bourgeoisie à un million et demi. Elle ne se presse pas de nous verser la somme, la bourgeoisie. J’entre chez un gros ventru, qui même n’éprouve aucun plaisir à me voir. Je lui tends un chèque de mille roubles à signer : il hésite. Mais alors je lui mets mon revolver à cinq centimètres de l’œil droit, le doigl sur la gâchette. Ce fut magique : il signa instantanément… En général, on ne fait pas de difficultés.

— Ne croyez-vous pas possible que soldats et matelots réquisitionnent de l’argent pour leur propre compte ?

— Cela peut arriver.

Et il a un haussement d’épaules d’une superbe indifférence… Puis, il me montre un certificat qui lui donne pleins pouvoirs pour combattre la contre-révolution, en qualité de « commissaire, » dans le district de Belgorod. Ce certificat lui a été délivré par le Soviet de la ville, sans qu’il y soit soufflé mot du Gouvernement et des autorités centrales. Un autre certificat, émanant de même du comité local, lui enjoint d’organiser une flottille de navires légers, pour attaquer Taganrog, dont on veut faire une base pour prendre Rostof. Cette dernière mission ne le rend pas médiocrement fier.

— Avant la révolution, dit-il, on en aurait chargé un amiral.

Rien n’égale le mépris du matelot Berg pour celle foule qui tremble devant lui. Quand nous sortons dans la rue : « Regardez-les, me dit-il, quelles têtes d’idiots ! Ça les épale que nous parlions une langue étrangère (l’allemand) ! »

La soif de la vengeance, une terrible soif de vengeance personnelle, voilà ce qui a jeté dans la révolution cet homme qui est loin d’être le premier venu. Le regard est direct, la physionomie intelligente ; aux lèvres un rictus habitué à railler le danger : tous les signes d’une volonté implacable, avec la