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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/641

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moins combatifs, beaucoup plus mystiques ; ils se sont détachés, peu à peu, du radicalisme libre penseur avec lequel ils s’acoquinaient il y a trente ans ; cette évolution leur a permis de gagner un immense terrain ; et beaucoup de fidèles et de pasteurs, à qui le terme « libéral » fait peur encore, en raison des ouragans de jadis, sont des libéraux sans le savoir. L’essai de synthèse supérieure entre les deux tendances, tel que le dessinait il y a un demi-siècle le théologien Bouvier, achève de s’épanouir, dans un calme vainqueur. Et nombreux sont les esprits qui blâment sévèrement la droite protestante de France, coupable, disent-ils, de manquer de charité intellectuelle en refusant de se fédérer avec les autres groupes de l’Eglise réformée. Comment l’exemple de Genève n’amènerait-il pas en France les membres de la droite évangélique à se sacrifier à leur tour, et à garder individuellement leur dogme, si bon leur semble, dans une Église qui collectivement et officiellement n’aurait plus de dogmes ? Genève protestante, toute fière d’elle-même, trouve qu’ils sont bien lents à accomplir cette démarche. « L’Eglise de Genève, écrit M. le pasteur Vincent, a adopté le procédé de l’union dans la diversité, et elle s’en trouve bien. Le jour où les protestants de France donneront à leur pays un pareil exemple, ils auront accompli une œuvre des plus admirables. L’Eglise-famille ! Les familles nombreuses sont d’ordinaire composées de filles et de garçons, de bruns et de blonds, de grands et de petits. Il y a même un père et une mère, de sexe différent, et d’opinion divergente sur un grand nombre de points. Et l’on s’aime quand même, et on vit ensemble, non pas dans l’unité, mais dans l’union ; on n’a pas souvent la même croyance, mais une même foi fait vibrer les cœurs dans les épreuves et dans la joie. »

Historiquement parlant, l’Eglise de Genève est la première Eglise qui ait délibérément adopté, en les mettant à sa base, les conséquences lointaines et extrêmes de l’individualisme réformé : l’absolue suppression du dogme. Le protestantisme, disait jadis Vinet, n’est, à proprement parler, qu’un espace ménagé à la liberté de conscience, et où peuvent s’abriter également la foi et l’incrédulité : l’Eglise de Genève est la première grande Église qui ait réalisé intégralement, intentionnellement, de par son organisation même, cette profonde définition.