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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/628

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peuple. Genève fut très émue. Supposez la séparation votée a cette date, au lendemain des ardentes polémiques entre évangélistes et libéraux, l’Eglise protestante, livrée à elle-même, n’ayant pas même eu le temps de s’élever jusqu’à ces hautes régions de l’atmosphère où les nuages sont suffisamment épais pour que les divergences dogmatiques soient cachées, se serait fatalement coupée en deux tronçons. Les orthodoxes auraient émis l’ambition de rétablir une confession de foi, les libéraux l’auraient repoussée ; et deux églises se fussent fondées, l’une sur la base d’un Credo, l’autre sur la base de la liberté. C’était le péril qu’apercevait Auguste Bouvier, et c’est pourquoi, dans deux discours : Maintenons notre Église unie, il conjurait les Genevois de 1880 de ne pas voter la séparation.

Par-dessus le souci de l’orthodoxie prévalait, d’ailleurs, chez beaucoup de Genevois protestants, l’attachement patriotique à leur traditionnelle église d’État. Les libéraux surent toucher cette fibre. L’Église protestante séparée de l’État, c’était, à lire certains manifestes, à entendre certains prêches, un désarmement devant Rome. « Vive la liberté des consciences, s’écriait une Genevoise, vive notre vieille Genève, vivent toujours nos protestations contre Rome ! Oui, toujours. » Et le pasteur Gougnard dépensait toute sa flamme pour que toujours l’Église d’État dressât en face de Rome non pas l’unité de foi, mais l’unité d’armature. Il ouvrait sa Bible, y trouvait un texte du prophète Michée : « Mon peuple, que t’ai-je fait, en quoi t’ai-je fatigué ? Réponds-moi. » Le Dieu de Genève, dont Gougnard se faisait l’interprète, frappait à la porte des âmes-des vieux Genevois ; il leur demandait : En quoi vous ai-je fatigués ? vous qui êtes mon peuple, pourquoi vous séparez-vous de moi ? Après Dieu, après Cougnard, les morts parlaient, les morts de trois siècles, qui jadis avaient été le peuple dévot de Dieu, et qui suppliaient leurs descendants de demeurer le peuple de Dieu, même indévot.

Le peuple de Genève, par 9 306 suffrages contre 4 044, repoussa la séparation. Dès que ces chiffres furent connus, un torrent populaire monta du Molard vers Saint-Pierre pour remercier l’Éternel ; et Cougnard, escaladant la chaire, proclama : Elle est sauvée, la patrie, elle est sauvée, Genève, l’Église est sauvée. Cette Église, cette Genève, au sens où l’entendait Cougnard, n’était sauvée que pour vingt-sept ans.

Il n’y eut plus que 7 000 voix contre la séparation, au lieu