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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/362

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n’étions qu’une demi-douzaine qui demeurions là à poste fixe… »

Eh bien ! mais, les choses n’ont pas tant changé que se le figure ce pèlerin des vieux âges. Certes, la demi-douzaine a été de beaucoup dépassée depuis ces temps héroïques. Mais les hôtes de plus en plus nombreux de l’Ermitage n’ont rien de mondain, au sens profane et déplaisant du mot. Ces hôtes sont toujours plus ou moins des pèlerins. Discrètement, la discipline ecclésiastique se fait toujours sentir. On est dans un couvent à la règle très large, mais enfin dans un couvent. Des soutanes de prêtres et de religieux se mêlent constamment aux costumes des laïques, aux toilettes claires des femmes, aux complets kakis des hommes, aux blouses bleues des paysans qui amènent ici, sur leurs charrettes, le pain, le vin, le fourrage des bêtes. Au réfectoire un crucifix de bois domine les rangées de tables drapées de la simple nappe monacale. A tout instant, des sonneries de cloches convoquent les fidèles aux offices. Les autres, pendant ce temps, jouent aux boules devant l’église.

Les antiques jeux méridionaux se conservent à Font-Romeù. Dieu merci, on n’y connaît ni l’odieux crocket, ni l’insupportable tennis, ébattement des snobs. Aucune pose. Toutes les catégories sociales sont démocratiquement confondues. Il y a des dames de la campagne, plantureuses et cossues, qui arborent fièrement leurs coiffes catalanes, — des coiffes de dentelles dont on sait qu’elles ont coûté très cher, beaucoup plus cher que les vilains chapeaux de la ville, et il y a aussi des étudiantes, futures avocates ou doctoresses, qui viennent, dans cette solitude, repasser les matières de leurs examens. Il y a des artistes, des musiciens, des littérateurs, des médecins, des généraux. C’est un petit coin de fraternité, de bonhomie souriante. Comment expliquer que ce miracle de faire vivre ensemble et cordialement des humains avides, partout ailleurs, de s’entre-déchirer, ne se réalise jamais que dans l’atmosphère apaisante d’un pèlerinage ou d’un monastère ?

Tout ce monde, cependant, ne vit pas en communauté et ne prend point ses repas à la table du réfectoire. Les familles nombreuses trouvent à l’Ermitage de petits appartements, avec cuisines et salles à manger, où l’on peut s’installer à peu près comme chez soi. Mais, pour ces isolés, le grand problème du moment est celui du combustible. Impossible, même au poids