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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/228

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et qu’il formule ainsi : « J’ai la conviction qu’avant tout, l’œuvre de l’Amérique doit être de rendre pratique l’intelligence avancée que les hommes ont prise du caractère indépendant et absolu de la morale… Cette conviction doit prendre corps en Amérique, dans les lois, la jurisprudence, l’économie politique et le droit international. Les avocats trouvent toujours des exceptions éclatantes aux décrets de l’équité publique, certains privilèges souverains, dans le genre de cet aphorisme suspect que la force fait le droit. L’Amérique devrait affirmer et établir qu’en aucune circonstance les canons ne doivent devancer le droit. » Et il donne cet exemple : on attendra mille ans l’annexion des îles Sandwich plutôt que de les prendre par la force.

Bref, il y a dans Emerson une philosophie de l’Amérique. Résumons-la brièvement. L’Amérique est heureuse. Plus jeune que les nations européennes, elle a profité de leur expérience ; elle a recueilli leur sagesse ; elle a évité leurs fautes. Elle a eu de la chance : elle est bien née, pourvue d’un génie simple et naturel qui l’a très vite menée à la liberté sans folie. Elle a. eu de grands hommes qui lui ont procuré le gouvernement le plus raisonnable. Elle a une âme naïve et préservée. Elle est forte, puissante : assez puissante et forte pour affirmer qu’elle préfère à la force le droit. Elle a, dans l’univers, de nobles devoirs à remplir. Et c’est son rôle, d’enseigner à l’univers la pratique du droit, de la liberté, de la morale et du bonheur. Cette philosophie de l’Amérique n’est-elle pas vivante aujourd’hui, agissante ? et n’est-ce pas cette philosophie émersonienne qui a lancé l’Amérique à ses nouvelles destinées, jusqu’à l’Europe et à l’encontre de la barbarie ?…

Mais Emerson est pacifiste ! Et aurait-il voulu que le devoir de l’Amérique la mît dans la guerre ?… Il y a, dans le recueil des Essais politiques et sociaux, un chapitre de la guerre, où la guerre est condamnée comme une chose du passé. La guerre, dit Emerson, a coïncidé avec un état de l’humanité ancienne, état juvénile et temporaire. Et temporaire ? Assez durable, cependant, si la guerre nous apparaît comme « le sujet de toute l’histoire » et, dans l’histoire, « la principale occupation des hommes les plus en vue » depuis les débuts de l’humanité jusqu’à nos jours. Et la guerre a été bienfaisante ; la nature, qui en a placé en nous l’instinct, ne nous veut pas de mal : « La nature implante avec la vie cet instinct, combat continuel pour être, pour résister à l’opposition, pour atteindre à la liberté, à la maîtrise et à la sécurité de l’individu sachant se défendre lui-même ; et ces fins sont si chères à toute créature, que chacun risque